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L'Opéra Garnier, à Paris, vu du ciel, 1906

Les villes vues du ciel

3 min
À retrouver dans l'émission

Sartre doutait autrefois de l’existence des villes

L'Opéra Garnier, à Paris, vu du ciel, 1906
L'Opéra Garnier, à Paris, vu du ciel, 1906 Crédits : DEA / BIBLIOTECA AMBROSIANA / Contributeur - Getty

Dans les Carnets de la drôle de guerre, Sartre raconte les étonnantes conclusions des dérives géographiques qui l’ont conduit avant la guerre, avec Beauvoir et Nizan, à postuler que Paris, peut-être, n’existait pas. On connaît de Sartre cet autre paradoxe : qu’on aurait jamais été aussi libre à Paris que sous l’occupation allemande. Mais je trouve celui-ci encore plus difficile à soutenir, même si je vois l’idée : la ville comme fonction dérivée de nos désir, comme superstructure plus faible que les idéologies qui la sous-tendent, comme carte à trou de la mémoire — la ville comme idéalité réservée à Proust, ce rentier de l’imaginaire, ce capitaliste de la mémoire. Paris était en somme trop bourgeois et trop idéaliste pour de jeunes existentialistes. 

Ils finiront d’ailleurs, faute de l’avoir vu bombarder dans une apogée surréaliste — mais Breton avait fui à New-York — par la reconstruire, méthodiquement, en commençant par les caves de Saint-Germain des Prés. 

Douter de l’existence de Paris : la chose m’a toujours agacé. Elle agaçait aussi Sartre, d’ailleurs, qui montre peu de complaisance, après-guerre, pour le dandy phénoménologue qu’il était autrefois. Douter de l’existence de Paris : sans doute fallait-il cette mauvaise foi pour survivre quand on était comme Sartre son prisonnier depuis toujours, entre une enfance rue Le Goff, au pied du Panthéon, et des années de formation passées à tourner péniblement autour de lui, de Louis Le Grand à Henri IV, d’Henri IV à Normale Sup’ : le plus noble, le plus grinçant et le plus caricatural des carrousels parisiens. 

D’ailleurs c’est en tant que provincial, sans doute, que son complice Nizan s’en est mieux départi. Lui parvint à croire le premier que Paris existait — même s’il dut pour cela recourir à cette figure de style vieille comme Montesquieu, l’exotisme, et utiliser Aden afin d’apercevoir Paris. Il saura dès lors représenter les villes, des errances alcoolisées du jeune Antoine Bloyé à travers le Paris des années 1900 à l’ambiance pré-révolutionnaire de la ville ouvrière de Villefranche, vue de loin, un dimanche, par des prolétaires qui regardent ce monde qu’ils ont contribué à créer et qu’ils ne trouvent pas bon. 

Le modèle littéraire, sans doute, de ces grands paysages de villes, on le trouve dans l’ouverture du Rouge et le noir : une ville entière, rêves et ridicules compris, ramassée en une dizaine de pages. 

Paris était-il trop peu provincial pour se laisser raconter ainsi ? Quelle sorte d’infini y a décelé Sartre pour douter de son existence — non pas de celle de ses rues et de ses habitants mais de celle d’un objet unique qui porterait ce nom ? 

La chose est d’autant plus singulière qu’au moment où il se souvient de cela et qu’il ressuscite le malin génie du doute, le jeune Sartre était affecté au service météorologique de l’armée, et passait ses journées à envoyer des ballons sondes dans la haute atmosphère. Que l’aspect scientifique de cette activité ne l’intéresse pas, cela me surprend, mais je peux à la limite le comprendre. Qu’il continue de rêvasser à l’inexistence des villes, alors que les techniques qu’ils manipulent sont précisément les mêmes que celles de la photographie aérienne, cela est franchement bizarre. 

D’autant qu’il cite à plusieurs reprise Saint-Exupéry, dont les exploits aériens ont fait émerger de nouvelles propriétés à la terre : le phénoménologue a été particulièrement intéressé par ce passage où l’aviateur se demande si la glace qu’il aperçoit supportera le poids de son avion. Cela, insiste Sartre, n’a été jusque-là le souci d’aucun homme, cela est, pour la conscience, une innovation radicale. 

Et de fait, à moins comme Jules Vedrines de se poser sur le toit des Galeries Lafayette, Paris intéresse moins les aviateurs en détresse que le plateau de Vélizy. 

Ou bien, et c’est toute l’ironie de la situation, dont Sartre ne dit rien mais à laquelle il participe en lâchant ses sondes qui infusent leurs lourdes menaces dans l’atmosphère, les villes, pour la première fois visibles du ciel, sont promises par là-même à des destruction inédites. 

L’exode est ainsi devenu la nouvelle figure du siège, quand Paris, a l’instant des premières menaces, au lieu de se refermer sur lui-même s’est dissout dans les files de voiture emportées vers la Loire, des appartement entiers renversés sur leur toits. 

Alors peut-être, dans ce nomadisme absolument inattendu — à la guerre précédente on s’était encore serrés, comme le raconte Proust, dans les stations de métro — Sartre a vu passer une confirmation de ses intuitions de jeunesse sur l’absolue contingence des villes, une preuve de leur inexistence. 

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