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Illustration des constellations, Amsterdam, 1660

Les vues d'artiste de l'espace

3 min
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Les livres d’astronomie que je lisais adolescent étaient pleins de planètes peintes à l’aérographe sur la grille déformée de l’espace relativiste.

Illustration des constellations, Amsterdam, 1660
Illustration des constellations, Amsterdam, 1660 Crédits : DEA / G. CIGOLINI / VENERANDA BIBLIOTECA AMBROSIANA - Getty

Une théorie populaire, à laquelle je ne peux m'empêcher de penser à chaque fois que je franchi la Seine, fait de l’impressionnisme l’obligé de la photographie et le précurseur du cinéma. 

Ayant soudain perdu, avec l’apparition du daguerréotype, le marché de la respectabilité bourgeoise, des beaux portraits de familles et des représentations en pied de Jules Grévy, les peintres se seraient retrouvés acculés dans le marché de niche de la représentation du mouvement et des rapides variations lumineuses. Chassé du centre immobile, ils ont été rejetés à la périphérie cahoteuse, parqués dans la banlieue héraclitéenne. 

Mais les peintres se sont faits à nouveau chasser de ces paysages fertiles, comme de vulgaires maraîchers par l’invasion pavillonnaire qui ne leur laissait pour survivre, qu’à passer par la fenêtre du mauvais goût, triste destin des Monet à coquelicots ou des Renoir à boucles blondes. 

Eric Rohmer, le plus grand cinéaste français de la banlieue, avec Kassovitz et Besson, a réussi à filmer ce point de bascule esthétique avec une précision étonnante, dans son dernier film, Les amours d’Astrée et de Céladon, en suivant avec sa caméra un remous du fleuve, immobile et emporté par le courant : c’est l’un des plus subtils usages du panoramique que j’ai vu, un acte de foi absolu envers le cinématographe.

L’eau, en peinture, était pendant ce temps devenue une substance à peu près morte. Les piscines ondulatoires de David Hockney tenteront peut-être de la ressusciter, comme une substance illusoire et quantique, tandis que Gilles Aillaud parviendra quelques-fois à transcender l’eau croupie de ses scènes animalières — aux confins peut-être du maniérisme. L’un de ses crocodiles m’a longtemps servi de fond d’écran.

Le domaine où la peinture allait atterrir, chassée de la chaleur des salons bourgeois et de la fraîcheur estivale des périphéries bucoliques, serait d’une sécheresse absolue : on lui demanderait de représenter la grande banlieue de la Terre, l’espace infini, effrayant et glacé. Les livres d’astronomie que je lisais adolescent étaient pleins de planètes peintes à l’aérographe sur la grille déformée de l’espace relativiste. 

C’était des livres de vulgarisation et l’univers avait quelque chose de vulgaire, entre le réservoir peint d’une Harley-Davidson et la face cachée d’une planche de skate. J’ai mis récemment en fond d’écran de mon iPad l’image qu’a fait Hubble de ce qu’on appelle les piliers de la création, une triple barbapapa violette incrustée d’étoiles nébuleuses, après avoir lu un long article expliquant comment cette image en fausses couleurs avait été recomposée comme un tableau cubiste.

Comme toutes les images récentes d’Hubble, elles ont un rendu publicitaire agréable, mais inversement proportionnel à leur intérêt scientifique — c’est la NASA qui fait l’aumône. Les successeurs du télescope spatial n’opèrent déjà plus dans le spectre visible — la lumière est plus grande que nos yeux. Novalis rêvait autrefois d’une vision plus précise. Nous l’avons obtenue, mais le prix à payer, c’est que nous ne voyons plus rien. 

Les exoplanètes ressemblent moins à des Vénus veloutées qu’à de petites corrections boursières du cour lumineux de leur étoile. Le ciel de l’astronomie contemporaine est si noir, si numérisé, que pour la première fois peut-être depuis la crise impressionniste nous avons besoin d’un nouvel art figuratif. Il ne s’agit plus vraiment de peinture. On touche là plutôt aux tâtonnements d’un primitivisme inconnu.

Les images de l’espace revivent, en accéléré, toute l’histoire de l’art. 

Le salon des refusés de la science officielle est dans une forme exubérante. Le pointillisme a opéré un étonnant retour quand un radar allemand est parvenu à isoler une station spatiale chinoise en perdition — blanche et oscillante comme un énorme flocon de neige.

Rien de plus beau et émouvant ne s’est produit dans le domaine délicat de la perspective que dans l’oeuvre, écrite en Python, d’un astrophysicien de Baltimore, qui parti, des données recueillies par la sonde Gaïa, vient de transformer le ciel, bercée par une douce parallaxe, en un coeur qui bat lentement. 

Et il faudrait évoquer aussi le soin passionné qu’ont mis des astrophysiciens amateurs à recueillir, à redresser et à ralentir des images de la comète Tchouri, pour l’arracher au chaos de l’espace et la transformer en une délicate boule à neige, par les effets combinés de la rotations des étoiles du ciel et d’une fine pluie de particules glacées. On n’est plus ici dans l’espace, mais dans la calme chambre d’enfant d’un tableau de Renoir. 

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