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Le Jardin des Délices par Jérôme Bosch, 1503–1515.

Les Wimmelbilder

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C’est un genre iconographique situé entre la vue en coupe et l’image mystère.

Le Jardin des Délices par Jérôme Bosch, 1503–1515.
Le Jardin des Délices par Jérôme Bosch, 1503–1515. Crédits : Joe Sohm/Visions of America - Getty

On a vu se multiplier, depuis l’incendie de Notre Dame, les vues en coupe explicatives du célèbre édifice, et je me suis souvenu de ma passion pour l’un des maîtres du genre, Stephen Biesty, dont les meilleurs livres sont mystérieusement épuisés en France, mais dont je possède une édition anglaise d’Incredible Cross-section. Toutes sortes de monuments et de moyens de transports y sont minutieusement disséqués, de l’Empire State Building à la navette spatiale, de la cathédrale de Chartres à un galion transatlantique. 

C’est un livre qui fourmille de détails et que les enfants adorent, notamment parce qu’ils peuvent s’amuser à trouver, sur chaque double page, quelqu’un qui fait caca — contrainte géniale que Stephen Biesty s’est imposé, et qui si elle ne lui pose pas de difficulté dans son dessin de château fort l’a obligé, pour le char d’assaut, à déployer des trésors d’imagination, et à représenter la merde à son état natif, en tranchant en deux l’un de ses tankistes pour donner à voir ses intestins. Le travail du dessinateur se rattache ainsi aux grands écorchés de la Renaissance — et il a d’ailleurs consacré l’un de ses livres au corps humain, cette merveille d’ingéniosité primitive qui assura la transition entre le temps des cathédrales et celui de la machine à vapeur.

L’une des définitions canoniques du kitch, celle de Kundera, y voit la négation absolue de la merde : c’est suffisant pour sauver l’œuvre immense de Stephen Biesty de ce soupçon infâmant. 

Elle se rattache en réalité à un autre mot allemand intraduisible : les Wimmelbilder. 

C’est un genre iconographique situé entre la vue en coupe et l’image mystère. 

C’est à lui que se rattachent par exemple les grandes scènes de foule de Brueghel, qui se lisent presque comme des livres, soit qu’on y recherche les proverbes représentés, soit qu’on veuille en dénombrer les jeux — le terme allemand complet est d’ailleurs Wimmelbilderbuch : livre d’images grouillantes. 

Les tables infernales de Bosch en sont d’autres précurseurs. 

Plus près de nous, la série de ‘Où est Charlie ?’ les a popularisés. Ils figurent un peu pour moi l’exception, je ne les ai jamais vraiment aimés, contrairement à tous les autres, j’avais toujours trouvé ça trop répétitif et je n’avais pas été surpris d’apprendre que leur auteur, Martin Handford, était rapidement tombé, malgré son succès mondial, dans une profonde dépression. 

C’est un mal qui semble cependant frapper les meilleurs dessinateurs, de Hergé à Franquin. Il doit être difficile de renoncer à la solitude enchantée de la planche pour retrouver le monde si vide de la réalité. 

Car, il y a dans les Wimmebilder une promesse d’exhaustivité inégalée. C’est peut-être ce qu’on a dessiné de meilleur depuis la Renaissance. 

Les doubles pages de Stephen Biesty sont à chaque fois des renaissances. Rien n’est plus beau que ses plateformes pétrolières ou que les chaudières transparentes de ses locomotives. 

C’est à ça que je reviens toujours, c’est comme cela que j’ai été initié au monde. 

J’ai grandi entre les pages à la croissance exponentielle de Peter Sper, dont j’ai vu de mon vivant les visages passés de 4 à 8 milliards. J’ai été assez petit pour m’allonger en entier entre les pages du Plus grand livre du monde, de Richard Scarry, comme les trois orphelins de Quatrevingt-Treize de Hugo, entre les pages d’une hagiographie de Saint Barthélémy, qu’ils finiront par déchirer : « Ils anéantirent l’Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du saint ». 

J’ai collectionné les guides illustrés Hachette, aux Wimmelbilder éblouissantes, j’ai acheté des livres sur l’univers étendu de Star Wars, je suis devenu fan de Randall Munroe, le génial créateur du comics strip « Xkcd », le Peanuts de l’âge de l’information et devenu presque, avec les blueprint de son délicieux Explicateur de choses : des trucs compliqués avec des mots simples, un équivalent moderne de Diderot. 

Je reviens aussi souvent vers les chefs d’œuvres de David Macaulay, de son très actuel manuel de construction de cathédrales à son mystérieux Underground, avec ses villes au sol transparent qui nous permettent de visiter le monde fascinant des réseaux invisibles. 

Nous vivons en réalité depuis un demi-millénaire, depuis l’invention des Wimmelbilder, non pas sur Terre mais dans les soutes du vaisseau planétaire cher à Buckminster Fuller et il revient à tous ces innocents dessins d’en avoir cartographié les moindres recoins — de nous y avoir emmené en douceur, en nous donnant l’impression non pas d’un décollage, mais d’un enfouissement : la sensation pharaonique d’être enseveli au milieu d’un trésor de choses et d’accéder avec elles a une forme d’éternité paisible.

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