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Les youtubers

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Etre Norman ou rien

Si je suis honnête, honnête comme un YouTubeur qui demande qu’on s’inscrive à sa chaîne, je dirais que tout est fini pour la littérature. Je le sais depuis que j’ai surpris ma fille sous sa couette avec un vieil iPhone entre les mains, devant une vidéo d’unboxing de la famille Démo jouet.

Romancier français contemporain de l’apogée du grand roman américain, je m’étais fait à l’idée de ce que mon ennemi viendrait de Brooklyn, d’une ferme du Montana ou du Chateau Marmont : jamais je n’aurais pensé qu’il viendrait du lotissement d’à côté, qu’il aurait 9 ans et que son métier consisterait essentiellement à déballer, extatique, des éditions spéciales du Docteur Maboul.

J’étais vexé, bien sur, mais je crois que je comprenais ma fille. 

Je lisais à son âge des vieux Jules Verne à tranches orange en livre de poche, et je m’agaçais que les gravure, pour des raisons éditoriales complexes, ne tombe jamais en face de la bonne page : si on m’avait vendu un médium plus fluide, j’aurais adhéré tout de suite. Pareil si on m’avait proposé un peu plus de mémoire que ce que j’avais alors, et qui tenait dans le minuscule compartiment de ma table de nuit.

Je lisais beaucoup sans doute mais je devais aussi m’ennuyer un peu, et plutôt étrangement : j’avais ainsi entrepris de lacérer mon papier peint, et de faire avec ma salive des boulettes de papier mâché — c’est exactement comme cela qu’on attrappe le saturnisme et je me dis que j’ai eu de la chance de grandir dans une maison moderne plutôt que dans un vieil appartement. Je me revois aussi, pris d’une impulsion aussi dégoûtante qu’inexplicable, cracher sur l’ampoule de ma lampe : le verre s’en était découpé de façon très nette, et j’avais au moins appris quelque chose.

Mais on comprendra qu’avec un tel atavisme je préfère que ma fille regarde des vidéo de coca au Mentos. Je lui ai d’ailleurs montrer moi-même le fascinant record d’un youtubeur américain qui avait confectionné, avec quelque amis, le plus grand “dentifrice d’éléphant” du monde — un mélange joyeusement explosif de peroxyde d'oxygène et de liquide vaisselle : ça changeait un peu du mélange de nitrates et de glycérine que j’avais péniblement vu assembler dans L’île Mystérieuse.

Que pouvait le roman que YouTube ne pouvais pas ? La bataille de la réalité n’était-elle pas perdu ? 

J’observe d’ailleurs, depuis quelque temps, un étonnant phénomène : le roman s’estompe, années après années, au fil des rentrées littéraires et des choix des grand prix de l’automne, le roman s’estompe et les récits triomphent. 

Cela fait 20 ans cette année que Carrère, avec le succès que l’on sait, a renoncé au roman, comme avant lui l’avait fait Gracq.

Les récits dominent le marché et les romans, à la traîne, ont derrière eux quelque chose de boiteux, de difforme, de trop lourdement ambitieux : on n’a plus vraiment le temps pour ça, on n’en a plus la pratique. 

Voir écrit roman sur un livre ne signifie d’ailleurs plus grand chose : c’est, variante du petit c de copyright, une mention plus juridique que littéraire.

Tout cela, pour un romancier, est très pénible et très contemporain. Je passe chaque année un peu plus de temps à expliquer mon métier, que j’ai choisi autrefois parce qu’il m’apparaissait aussi évident et aussi glorieux que celui de Youtuber. Mais on ne voit plus trop, année après années, la pertinence du projet : si ce que je veux, c’est faire une oeuvre d'imagination, pourquoi ne vais-je pas jusqu’à la Fantasy ou la science-fiction, si ce qui m’amuse, car j’ai incontestablement une veine réaliste, ce sont de faire parler des personnages réels, pourquoi est-ce que je ne vais pas à mon tour vers le récit, vers l’essai ou l’enquête ? 

Je n’ai pas de réponse à cela, ou bien une très mauvaise : je reste fidèle au roman car j’ai le souci du salut de mon âme. Et que c’est la seule forme où celle-ci, même si je peinerais un peu à l’expliquer, est incorporée en entier au processus créatif.  Peut-être à cause de ce vieux mythe qui veut qu’on soit toujours un peu ses personnages.

Mais j’observerais enfin que le roman, au moins une fois, a été dépassé, par un écrivains de génie qui fit de sa dernière oeuvre un pas à côté, un pas au-delà du roman : le premier récit de la littérature française c’est La vie de Rancé de Chateaubriand. Et cela tombe bien, car de tous nos écrivains, c’est le seul qui possède l’âme tourmentée et le sens de la mise en scène d’un Youtubeur.

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