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La ZAD de Notre-Dame des Landes en 2016

Les ZAD, nouvelles formes d'hybris

3 min
À retrouver dans l'émission

Les fleurs de plastique, partout, était beaucoup plus jolies que des fleurs véritables.

La ZAD de Notre-Dame des Landes en 2016
La ZAD de Notre-Dame des Landes en 2016 Crédits : Jean-Marie HOSATTE / Contributeur - Getty

Rien ne me ravissait plus enfant que le trophée que mon père avait remporté quand il travaillait au rayon jardinage du Carrefour de Barentin. L’objet, qui distinguait les meilleures jardineries de France s’appelait la Graine d’or, et il me paraissait, au-delà du beau, se rattacher au sublime : une sorte d’oriflamme en résine incrusté de toutes sortes de graines, du blé, du maïs, de l’avoine immobilisés ici pour l’éternité, cent siècles d’agriculture, d’agronomie, de jardinage dédiés à ma famille. 

La Graine d’or était enfermée dans un placard et je semblais étrangement être le seul à vraiment vénérer sa présence germinale.

Comme j’étais le seul à me souvenir qu’un jour mon père avait été le plus gros vendeur de tondeuses du département de la Seine-Maritime, ce qui continue à représenter pour moi une tâche herculéenne : les pelouses, soumises aux conditions climatiques excessivement favorables de la Normandie, atteignent là-bas des vitesses de repousse insensées et les lames des tondeuses brassent une boue végétale à la densité presque unique au monde. 

J’avais accompagné à l’époque mon père, alors au sommet de sa gloire, au salon du jardinage de Villepinte : c’était comme s’il connaissait tout le monde, qu’il serrait toutes les mains. 

C’était une expérience magique. 

Je me souviens aussi de la succulente, de l’incroyable de l’anormale quantité de produits exposés.

Je ne me souviens d’ailleurs pas d’avoir vu la moindre plante — mais les fleurs de plastique, partout, était beaucoup plus jolies que des fleurs véritables. 

La marque Gardena était ainsi la star incontestée du salon. Ces embouts pour tuyaux d’arrosage sont restés, pour moi, d’un niveau d’achèvement technique incomparable : une bague mobile orange, montée sur ressort et dotées d’encoches pour les doigts venaient assurer la fusion avec l’embout du robinet, tourné comme une pièce d’échec et doté d’une élégant joint torique noir. L'étanchéité était parfaite, rapide à mettre en œuvre et légèrement ludique. Tout, dans la gamme Gardena, était légèrement ludique. Les pistolets d’arrosage, les enrouleurs, les arroseurs à bascule. 

Les sécateurs, capable de venir à bout des branches les plus grosses des noisetiers dotaient la main d’une puissance que je n’ai plus jamais retrouvée ensuite — ni au volant d’une voiture ni dans un 747 au décollage. 

Il n’y avait plus de nature, plus de monde, plus rien — seulement une promesse de contrôle absolu. 

C’était heideggerien et je ne le savais pas encore.

Les système d’arrosage automatique à têtes amovibles ont longtemps été mes plantes préférées — j’aimais l’idée d’une sous-couche logistique à la terre, d’une sorte de mycélium invisible dont nous serions nous-mêmes, êtres humains emportés dans un monde d’artifices, les champignons éphémères et les têtes amovibles. 

Je suis allé courir samedi dernier sur la Corniche des forts à Romainville. 

La présence d’un sol instable, dû à d’ancienne carrière de gypse, a sanctuarisé les lieux pendant un demi-siècle, et c’est comme si une forêt primaire s’était installée là aux portes de Paris, entre la tour futuriste de Romainville et les rives industrielles du canal de l’Ourcq —  quelque chose comme une sorte de mousse sur la face nord du tronc de la ville. 

Sa transformation en parc urbain a commencé et une éphémère ZAD a tenté d’y prendre racine le mois dernier pour empêcher le projet de se faire.

La partie semble mal engagée. Je n’ai en tout cas vu aucun campement en traversant le petit bois sur l’immense transamazonienne qu’y avaient défrichée les engins de chantier.

Je n’en ai rien vu non plus depuis le sommet de l’immense dune de sable qu’on a déversée là, en attendant de reprendre les travaux, et qui offrait un panorama inédit  sur Paris.

Mais j’ai soudain compris, alors que j’ai longtemps rêvé de voir des réacteurs d’avion assécher la zone humide de Notre-Dame-des-Landes, qu’il y avait dans l’idée de ZAD, de lutte à main nue pour des espèces indifférentes et vouées sans nous a couler inconscientes dans la tourbe oublieuse, qu’il y avait dans l’idée de ZAD, cette page cornée du monde industriel, quelque chose d’aussi grand, d’aussi effrayant, que dans ce sublime industriel auquel j’avais trop longtemps prêté toute les vertus esthétiques. 

“Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend” : il y avait, oui, dans l’ontologie zadiste quelque chose d’aussi enveloppant, d’aussi mystérieux que dans l’ontologie cartésienne du monde industriel. Ni maîtres, ni possesseurs de la nature, mais prêts à faire advenir en son nom une nouvelle mutation générale de notre rapport au monde : une autre forme d’hybris.

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