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De l'Arc de Triomphe à la Défence

L'Etat

4 min
À retrouver dans l'émission

Un outil aux poignées démesurément longues et aux fonctions plutôt exotiques.

De l'Arc de Triomphe à la Défence
De l'Arc de Triomphe à la Défence Crédits : Frédéric Soltan / Contributeur - Getty

La meilleure amie de ma mère travaillait au ministère de l’équipement dans l’un des deux piliers de la Grande Arche. J’aimais beaucoup aller en vacances chez elle, elle cuisinait des plats aux volumes impressionnants sur lesquels flottaient comme un parfum d’intérêt général. 

Elle était chiraquienne mais c’est dans sa cuisine que j’ai appris la mort de Pierre Bérégovoy : c’était un adversaire mais la mort l’avait soudain rendu à une forme d’impartialité républicaine. 

J’ai été reçu, peu avant la parution de mon dernier roman, Le Grand Paris, par le préfet d’Ile-de-France dans sa citadelle de verre biseauté du quinzième arrondissement. La table du petit salon où on m’a fait attendre était remplie de brochures expliquant comment obtenir du préfet des recours en cas d’annulation d’un permis de construire, ou comment forcer un peu, dans ces zones grises hachurées par les crues centennales, les règlements d'inconstructibilité. 

Le préfet, très sympathique, ne m’a parlé à peu près que de grues et de mises en chantiers, puis il m’a proposé de me déposer quelque part, et nous avons filé à travers la capitale sans craindre aucune loi et seulement accrochés, comme aux pales d’un petit hélicoptère, au gyrophare que son chauffeur avait posé d’une main habituée sur le toit de la voiture. 

L’état, à cet instant, c’était la liberté et mon préfet, je m’en aperçois rétrospectivement,  ressemblait physiquement à Ron Swanson, le personnage génial du fonctionnaire libertarien de la série Park and Recreation — celui qui par dédain métaphysique du service public protège les moins zélés de ses collaborateurs et qui résume ainsi sa vision de l’administration parfaite : « un type assis à son bureau dans une petite pièce et dont le seul devoir est de décider qui bombarder. » Le bureau de mon préfet était très grand mais c’est comme cela que je l’imagine commander ses camions-toupies. 

J’étais fâché depuis plus de dix ans avec un ami quand je l’ai revu, à un cocktail de promotion des métiers du livre, dans la salle des fêtes de l’Elysée. Cela reste l’un des moments les plus balzaciens de mon existence : les dorures de l’Etat-arbitre, la neutralité grandiloquente de la république, tout cela avait un sens précis, ce jour-là  — notre réconciliation. 

Inversement j’ai failli un jour me fâcher avec un autre ami, professeur de lettres classiques, qui trouvait que je préparais le Capes de philosophie un peu à la légère. De fait, je l’ai raté. Mais il me reprochait plutôt la légèreté avec laquelle j’envisageais ma future charge. Je lui reprochais en retour de trop hypostasier l’état, préférant pour ma part le réduire à une sorte d’outil , — introduire des déclinaisons grecques dans des cerveaux d’adolescents n’était pas la moins pittoresque. 

Il avait un ami qui travaillait sur la simplification de l’Etat. C’était en soi une forme de blague : j’avais lu Les employés de Balzac et j’y avais appris que, si la réforme était connaturelle à l’état, si elle était son activité la plus ordinaire, la pire façon de mener une carrière administrative était de prétendre qu’il existait une administration idéale, et qu’on l’avait trouvée — le chef de bureau Rabourdin tombait rapidement en disgrâce, comme Turgot avant lui. J’avais néanmoins accepté de participer à une sorte de colloque sur l’amélioration de l’expérience utilisateur de l’état que l’ami de mon ami organisait. Je me souviens surtout de l’intervention d’un spécialiste des organisations qui nous avait raconté, hilare, ses aventures ubuesques au sein du ministère de la Défense. Apparemment rien, au monde, ne fonctionnait plus mal — c’était, pour lui, un plaisir de gourmet.

C’était en fait tellement irréformable qu’on finissait par regarder les guerres comme de providentielles occasions de réforme. 

La chose n’est pas tout à fait fausse si on considère la nature même des administrations nationales : des sortes de silos immenses qui ne communiquent vraiment entre eux qu’en cas de guerre — Napoléon comme un Rabourdin qui réussit — et qui passent sinon des siècles à approfondir leur singularité propre dans des bureaux où ne pénètre depuis longtemps plus aucune autre lumière que celle, abstraite, lointaine, de l’intérêt général.

L’objet principal de l'administration c’est de cultiver sa propre différence, sa tortueuse, son onctueuse, sa voluptueuse   idiosyncrasie. 

L’Etat est une sorte de serre dans laquelle rien ne pousse à l’exception de cet arbre absurde, grandiose et millénaire.

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