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Première de couverture du livre Le Leviathan de Hobbes

"L'état, c'était moi"

3 min
À retrouver dans l'émission

L’unique raison en France, c’est la raison d’état.

Première de couverture du livre Le Leviathan de Hobbes
Première de couverture du livre Le Leviathan de Hobbes

« L’état, c’est moi. » : le 13 avril 1655 Louis XIV entre dans la légende devant des parlementaires parisiens. 

Si on était cohérent ce serait le 13 avril, pas que le 14 juillet, le jour de notre fête nationale. On se trompe en faisant de la célèbre saillie du jeune Roi Soleil un accès d’autoritarisme ou de mauvaise humeur. Ce qu’il a exprimé ce jour-là, c’est l’âme de la nation. L’état, c’est moi. Quoi de plus démocratique, de plus universellement français que ce sentiment. Enlever moi l’état je ne suis plus moi même. L’état, c’est la seule chose que je sais, la seule chose de certaine. 

Les français sont doués de raison que pour autant qu’on les administre — seuls, ils ne se font pas confiance, ils font des révolutions ou des guerres civiles. L’unique raison en France, c’est la raison d’état, c’est notre logos, notre bon sens partagé. 

Il nous est arrivé une autre phrase du 17ème siècle, la maxime de Descartes : je pense, donc je suis. Le discours de la méthode est publié en 1637 et pendant 18 longues, insupportables années, nous aurons été, mais presque sans pensée, sans savoir qui nous sommes — 18 ans, l’âge de la majorité civile.

Je suis certain que les deux phrases, un jour, seront confondues. Comme on a parlé de théologico-politique on parlera un jour de cartésiano-jacobinisme, et comme on s’émerveille d’un temps où toutes les actions des hommes possédaient un sens religieux et où les plus grands esprits croyaient très simplement en Dieu, on repensera, avec une sorte d’effroi, à cette époque où l’état était presque intérieur à nos âmes — époque loin d’être achevée encore.

A l’heure où la croyance en l’immortalité de l’âme nous paraît souvent une curiosité anthropologique, des croyances bien plus dénuées de fondement, bien plus extravagantes, persistent étonnamment. A commencer par cette maxime qui dit qu’en ce monde rien n’est certain, à part la mort et les impôts. 

C’est une phrase qu’on a tous entendu. Et, vaincu par sa puissance, on a tous baissé la tête en opinant.

En oubliant, d’une part, que l’immortalité de l’âme n’a pas posé, pendant des siècles, d’objection majeure.

Et de l’autre que cette maxime est généralement attribuée à Benjamin Franklin — paradoxal père fondateur d’une nation née d’une révolte fiscale, et inspirateur d’une constitution qui placera l’état sous surveillance.

Les États-Unis demeurent ainsi la patrie d’élection des libertariens — un 51e état fantôme prêt à surgir à tout moment pour  mener la sécession vis à vis du gouvernement fédéral.

D’ailleurs, sur une carte, le district de Columbia, en forme de losange, ressemble à une partie de la carte qu’on aurait commencé à dévisser. 

Du siège de Waco au barges flottantes imaginées dans la Silicon Valley, de l’attentat d’Oklahoma city aux oracles ambiguës du sage d’Omaha,  porte-parole des ces milliardaires qui resteront comme le grand leg des États-Unis à l’histoire de l'humanité, la résistance à l’état est peut-être la part la plus intéressante, et la plus angoissante, aussi, pour nous Français, de l’expérience américaine. 

Il serait amusant de retracer la généalogie qui nous a mené du saint médiéval à Warren Buffet, de celui qui ne croyait pas à la terre à celui qui ne croyait plus à l’état — c’est d’ailleurs ce que Max Weber a fait, et il la faisait justement passer par Benjamin Franklin, Benjamin Franklin qui tient les États-Unis comme en énorme cerf-volant pour éloigner des hommes la foudre de l’état.

C’était en quelque sorte, pendant longtemps, la seule alternative :  devenir un milliardaire américain — les plus radicaux des libéraux français n’avaient pas d’autre rêve.

C’est à ce moment qu’on a vu apparaître Camille.

Camille, c’est le nom génériques que se donnent les zadistes.

Et j’ai beau aimer le béton, l’industrie, l’hybris et les aéroports, j’ai du finir par l’admettre : je n’ai jamais rien vu qui ressemble plus à une innovation politique que la ZAD — pas à un bricolage, vraiment une innovation, comme à pu l'être la cité ou l’état  nation. 

Et si j’ai respectueusement parcouru la via Sacra à Rome, et traverser la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à vélo sans émotion particulière, j’ai fini par admettre que ce qui s’est passé là-bas au bord de la départementale 281, là où des hommes devaient initialement avancer sous des portiques étroits leur passeport à la main, comptera peut-être autant dans l’histoire du monde.

Je ne m’appelle pas Camille, mais je sais aussi, j’en accepte l’idée, que l’état, ce n’est peut-être pas moi.

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