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Capture d’écran de la vidéo mise en ligne par le groupe terroriste Etat islamique sur le dinar d'or.

L'Etat islamique

3 min
À retrouver dans l'émission

Tout cela était au fond désagréablement régalien.

Capture d’écran de la vidéo mise en ligne par le groupe terroriste Etat islamique sur le dinar d'or.
Capture d’écran de la vidéo mise en ligne par le groupe terroriste Etat islamique sur le dinar d'or.

Daech frappe monnaie. C’était cela, peut-être, qui nous avait le plus marqué. Plus que les exécutions sommaires dans le grand théâtre de Palmyre, plus que ces enfants qui jouaient au foot avec des têtes coupées, plus que ce pilote brûlé vif dans une cage.  

Nous avions déjà vu tout cela, nous connaissions ce genre de vignettes : la cruauté orientale entraperçue dans une édition adulte des Mille et Unes Nuits, dans Salammbô ou, plus près de nous, dans les bourreaux syriens raffinés des films d’Hollywood.  Ce sont un peu nos exercices spirituels, des façons que nous avons trouvées de nous sentir pleinement occidentaux. Nous avons dans les tiroirs de nos bureaux bien rangés des vues stéréoscopiques du mal, nos bibliothèques sont pleines de colonies de souris cannibales, et nous adorons ça. Mais la naissance sous nos yeux d’un Etat était plus inédite. Si nous connaissions bien l’opération inverse, son explosion en une multitude de nations rivales, cette atroce gestation nous a tout de suite accrochés.  

Né dans le secret d’un prison militaire, popularisé par un prêche d’Al-Baghdadi à Mossoul, gouverné depuis l’indiscernable ville de Raqqa, l’Etat Islamique aura grossi de façon presque organique, comme s’il avait utilisé les frontières rectilignes des accords de Sykes-Picot comme un pantographe — cette machine sommaire, faites de parallélogrammes articulés, qu’utilisaient autrefois les peintres pour agrandir leurs dessins.  

L’apparition d’un Etat, là où nous étions habitués à la sauvagerie des groupes jihadistes, avait quelque chose de vertigineux — d’autant que le nouvel Etat, en se proclamant califat et en utilisant des méthodes de gouvernement cruelles et archaïques, prétendait communiquer directement, par dessus l’ère moderne, avec les temps anciens. C’était comme l’apparition d’un uchronie dans la géopolitique si dense du Moyen-Orient : faute d’espace, peut-être, la chose s’inventait un passé — la restauration du califat ancien — et un avenir — son hégémonie globale. 

De ce monopole de la violence légale jusqu’à cette volonté d’écrire sa propre histoire et de s’inventer un destin, tout cela était au fond désagréablement régalien. Le chef de l’Etat lui-même, le nôtre, nous avait demandé de cesser d’appeler cette chose un état : il faudrait dorénavant dire Daesh, plutôt qu’Etat Islamique — quand bien même ce nom de lessive cachait dans son acronyme le phonème interdit.  Il faudrait même parler, désormais, d’un pseudo-Etat, ou d’un califat autoproclamé — même si le premier Ministre d’alors, à force de répéter que nous étions en guerre, prêtait à l’entité taboue la dignité d’un adversaire. 

Et puis il y eut cette information — cette attaque terroriste contre nos catégories politiques elles-mêmes — selon laquelle Daesh frappait monnaie. Il existe, à Paris, autour de Drouot, tout un quartier de numismates. L’histoire du monde se résume là-bas, dans ces boutiques obscures, à des bas-reliefs miniatures et à demi-effacés. Ce sont les échantillons soigneusement alignés de cette carotte de temps terrestre marquée par l’hégémonie humaine. Je me demande dans combien de temps on trouvera à Paris des pièces de l’Etat Islamique — les fameux jeux de cartes des irakiens les plus recherchés par l’armée américaine, avec Saddam Hussein en as de pique, a commencé à prendre un peu de valeur. Parmi les différents modèles de pièces apparus, le 5 dinar or est le plus inquiétant : on y aurait gravé un planisphère complet. Mais il n’est  pas certain, en réalité, que Daech ait vraiment frappé monnaie — c’était peut-être un élément de propagande.  Mais c’est que nous nous y soyons aussi facilement laissés prendre qui me fascine.  Nous avons les yeux collés au métal martelé d’un Etat fantôme, nous croyons vivre une guerre et la proportion, parmi nous, de ceux qui pensent que les guerres de religion sont l’avenir du monde augmente constamment — ils ont le doigt coincé dans la presse imaginaire du califat oriental, ils sont les Harpagon de la guerre, ils en veulent une, absolument, et le moindre attentat sur des terres qu’ils se plaisent à redécouvrir chrétiennes étincelle à leurs yeux comme de l’or pur — l’or ruisselant de la géopolitique et de ses Etats si précieux, si sacrés et si fous. 

Nous croyons aux guerres de religion et nous en oublions que nous vivons une seconde Renaissance — un âge d’or de la cosmologie. On a découvert plus de planètes la semaine dernière que depuis que l’on observe le ciel et il existe, en théorie, plus d’univers qu’aucun philosophe n’en a jamais rêvé.  Nous avons les yeux fixés sur un Etat agonisant alors même qu’il pourrait exister, au fond de chaque trou noir, un univers entier. C’est l’univers qui frappe monnaie et nous collectionnons encore des copeaux sans valeur de l’écorce terrestre.

Intervenants
  • Docteur en sociologie et producteur des Matins de France Culture
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