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Forteresse de Guaita, à San Marino (Italie)

L'Europe est le seul continent qui ne peut exister vraiment qu’à l’état de fiction

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L’Europe n’est ni un continent ni une réalité historique crédible, c’est un conte de fée, et il revient au "Prisonnier de Zenda" de nous l’avoir appris.

Forteresse de Guaita, à San Marino (Italie)
Forteresse de Guaita, à San Marino (Italie) Crédits : Hanneke Luijting - Getty

C’était avec les Mémoires du Cardinal de Retz l’un des livres préférés de Debord : Le prisonnier de Zenda raconte comment un aventurier anglais, sosie d’un roi victime d’une conspiration, s’est retrouvé sur le trône de la Ruritanie, un royaume imaginaire d’Europe centrale, alors que le souverain légitime était retenu au château de Zenda. 

Le roman, publié en 1894, n’est pas sans mérite mais c’est surtout à cause de son décors que la postérité a retenu le nom de son auteur, Anthony Hope.

Anthony Hope aura été l’inventeur de l’un des plus délicieux genres littéraires que je connaisse : la romance ruritanienne, un récit qui prendra pour cadre un Etat d’opérette ou un principauté imaginaire, en piochant au hasard dans le grand répertoire politique et géographique des décombres du Saint-Empire, et en reprenant tous les thèmes, à peine modernisés, du vieux roman de chevalerie : princesses captives, chambellans cruels, souterrains oubliés, peuple fidèle et sbires n’attendant que l’épée du héros pour mourir. 

C’était comme si l’Europe, en pleine Belle Époque, en pleine Ère victorienne, avait voulu résumer une dernière fois ses spécificités historiques, au seuil d’un siècle qui marquerait son déclin. 

Les romances ruritaniennes vont en effet connaître une gloire rapide, et saturer pour un demi-siècle, un demi-siècle critique, l’espace du roman feuilleton et des récits populaires. 

Le sceptre d’Ottokar sera sans doute le chef d’œuvre  du genre, un genre dans lequel s’illustreront aussi Franquin, Cocteau et Pierre Benoît. 

Le définition précise de la romance ruritanienne conduit très vite à se poser une question vertigineuse : doit-on admettre, maintenant que l’Autriche-Hongrie a disparu, la trilogie Sisi dans le corpus ? Doit-on y admettre aussi la Cancanie de Musil ? 

La Yougoslavie est-elle, comme le bloc de l’est, un territoire ruritanien ? Qui croira, dans dix ans, qu’il ait pu exister un pays aussi ridicule que la Tchécoslovaquie ? 

Pire, qui croira, dans mille ans, que la péninsule occidentale de l’Asie était autrefois considérée comme un continent indépendant — aux prises d’un Oural hypostasié et d’un Bosphore halluciné ?

Qui croira que cette République partagée en plusieurs Etats et chère à Voltaire ait eu, ne serait-ce qu’un instant, Bruxelles comme capitale ? 

L’Europe n’est ni un continent ni une réalité historique crédible, c’est un conte de fée, et il revient au Prisonnier de Zenda de nous l’avoir appris.

On ne peut s’empêcher, aujourd’hui, d’entendre Zelda à la place de Zenda, et de rabattre la Ruritanie, aujourd’hui un peu oubliée, sur le plus populaire royaume d’Hyrule du jeu éponyme — une romance ruritanienne complète, avec sa princesse et son chevalier, son château et son épée magique, ses forêts enchantées et ses villageois attachants. 

L’Europe, si elle a jamais existé, a peut-être disparu au point où les dernières romances ruritaniennes qui mentionnent son existence viennent du Japon lointain — cette autre entité hypothétique des confins de la gigantesque Asie.  

Romance ruritanienne se dit "agokare no Paris" en japonais — littéralement "le Paris de nos rêves". 

Et l’Europe, aujourd’hui, est peut-être tout entière dans la ville de Kiki la petite sorcière, le film de Miyazaki, ville qui emprunte des éléments à Stockholm, Naples, Lisbonne et Paris. 

La meilleure romance ruritarienne que j’ai vue, bien meilleure que Le prisonnier de Zenda et à égalité en tout cas avec Le sceptre d’Ottokar, c’est justement le premier film de Miyazaki, Le chateau de Cagliostro, qui bascule dans la fantaisie géographique au moment où une Fiat 500, après un poste de douane, objet que l’espace de Schengen nous a rendu aussi désuet qu’adorable, s’élance à la poursuite d’un 2CV sur les routes de la principauté de Cagliostro — c’est à dire nulle part, c’est à dire précisément en Europe.

Et j’ai compris, devant les sublimes décors du film, d’où venait qu’il était si facile et si doux de rêver à l’inexistence de l’Europe.

"Ici nous avons notre police mais elle porte un nom plus élégant : la garde”, déclare le comte de Cagliostro à un inspecteur d’Interpol.

Cela m’a frappé soudain devant le mélange d'archaïsmes exquis et de modernité extrême qui caractérise la principauté métonymique du film — échaugettes transformées en ascenceurs, statues devenus des photomatons, gargouilles crachant des lasers et souterrains remplis de presses à faux-billets : comme un rêve freudien de désir de mort, comme une ruine habitée, comme l’unique lieu sur terre où le siège d’Interpol peut cohabiter avec des citadelles encore toutes transpercées d’oubliettes, l’Europe est le seul continent du monde qui implique contradiction, et qui comme tel ne peut exister vraiment qu’à l’état de fiction.

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