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La ZAD de Notre-Dames-des-Landes

L’extrême gauche et l'ambiance

3 min
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L’extrême gauche est-elle condamnée à casser l’ambiance ?

La ZAD de Notre-Dames-des-Landes
La ZAD de Notre-Dames-des-Landes Crédits : Jean-Marie HOSATTE - Getty

Suis-je un ambianceur ? Je sortais ce jour là d’un entretien au Point, où j’avais, par goût de la provocation et tentative hasardeuse de dire des choses inédites, défendu la mémoire de Jean Monnet, le père fondateur de l’Europe, dont j’avais fait le pendant lumineux du sombre Machiavel. Je prenais tout en bloc, le négociant de cognac, le banquier, le planificateur. Je finissais même, dans mon élan, par voir dans le passage de José Manuel Barroso de la Commission à Goldman Sachs l’équivalent contemporain d’une prophétie, un signe messianique. J’étais inarrêtable ; j’avais en tête, comme un talisman, ces mots de Benjamin : « Les meilleurs esprits se caractérisent à la fois par un manque total d’illusion sur leur époque et par une adhésion sans réserve à celle-ci. » 

D’ou peut-être cette tendance à dire n’importe quoi, manière un peu perverse de me sentir intelligent. Mais après tout j’étais au Point s’il y a bien un lieu où j’avais le devoir d’être libéral, c’était ici.

J’en étais là, la tête un peu liquide — on m’avait demandé pour finir quel était pour moi le plus grand européen d’aujourd’hui et j’avais répondu Ribéry — quand j’ai lu dans le métro un texte du site Lundi Matin, paru au printemps dernier, sur les intellectuels d’ambiance : j’avais probablement besoin, comme d’un contre-poison, d’un peu de radicalité politique. 

Il est bien entendu problématique que j’aie ce type de rapport à l’extrême-gauche, que j’envisage comme une sorte de loisir, de délassement intellectuel, d’expérience esthétique : je suis trop facile à ambiancer sans doute pour n’être pas moi-même du côté des ambianceurs. 

Après tout l’extrême-gauche pouvait bien me trouver décoratif si c’est comme cela aussi que je l’utilisais moi-même. Le seul texte de Julien Coupat qui m’ait ainsi véritablement marqué, c’était le récit de son interpellation, le meilleur incipit de polar français que j’ai jamais lu : “une nuit des hommes lourdement armés ont débarqué chez moi.”

Laissant là ces considérations dialectiques et ma mauvaise conscience, j’ai entamé ma lecture du pamphlet de Nicolas Vieillescazes : “Entre les attentats de janvier 2015 et Nuit debout, une nouvelle catégorie d’intellectuel est apparue : l’ambianceur ou l’intellectuel d’ambiance. Il occupe déjà une place significative au sein du milieu culturel, où il diffuse quelque chose s’apparentant à de la radicalité politique, mais avec la plus grande douceur et, surtout, sans donner le moindre contenu affirmatif à ses propos.” 

C’était assez bien vu. Ni tout à fait intellectuel critique, ni simple suppôt du pouvoir, l’intellectuel d’ambiance est celui qui élargit le champ, qui l’élargit si démesurement, que tout en est très vite noyé. Les exemples qu’en donne Viellescazes, puisé chez Patrick Boucheron et Marielle Macé,  sont particulièrement cruels, entre l’un qui répète qu’il va falloir prendre la mesure des attentats de 2015, mais dont “nous ne savons pas où il en est de sa réflexion. Nous avions pris date mais, depuis, de nombreux autres événements ont sollicité son attention, tout récemment encore, l’incendie de Notre-Dame de Paris”. Et l’autre dont la pensée est méchamment ramenée à sa mécanique incantatoire : “Comment entendre […] le discours de l’eau – et notamment ce que le silence terrifiant de la Méditerranée a bel et bien à dire ? Il suffit peut-être de l’interroger, de l’inviter à comparaître. Par exemple à comparaître au procès en responsabilité des vies perdues sur nos côtes, qu’il faudra bien tenir un jour.”  “En attendant que la Méditerranée comparaisse devant la CPI, on pourra lui suggérer de porter plainte pour euphémisation” lui réplique Viellescazes. 

Et soudain, moi pour qui le génie comique d’un Lordon m’est encore plus étranger que celui de Coluche, j’ai éclaté de rire. Et sincèrement, je n’aurais pas cru que l’extrême-gauche saurait me faire cet effet un jour, comme avec cet autre aphorisme digne de La Bruyère : “Dès lors, il est possible de faire l’éloge du comité invisible, de vanter l’action des collectifs militants sur les ZAD, à Calais et ailleurs, tout en votant Macron aux deux tours de la présidentielle.” Je ne dis pas que c’est ce que j’ai fait, mais j’ai bien écrit une pièce sur Calais, et la pique n’était pas loin de m’atteindre.

Il m’a fallu un véritable sursaut dialectique pour me départir de cette situation désagréable : je me fondais peut-être un peu trop au décor, mais en attendant, celui-ci craquait de partout, et ce qu’on voyait reparaître au loin, c’était le fantôme du marxisme — et son passage problématique, benjaminien, de philosophie de l’histoire à celui d’esthétique : son passage de l’hégémonie intellectuelle au dandysme, autre nom de son glissement vers l’extrême-gauche, et unique mode sous lequel il pouvait sans doute me revenir.

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