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Un astronaute sur Mars

L'héroïsme

3 min
À retrouver dans l'émission

Les héros resteront en position foetale mais ils garderont les yeux ouverts.

Un astronaute sur Mars
Un astronaute sur Mars Crédits : Nisian Hughes - Getty

L’image la plus exacte que je peux me faire de l’héroïsme c’est celle des mitrailleurs embarqués sous les fuselages des bombardiers de la seconde guerre mondiale. 

La chose est aussi malséante à imaginer qu’un accouchement à l’envers : ils devaient rentrer, par une petite trappe, dans une sorte de grosse groseille transparente et se contorsionner pour atteindre leur siège et poser leurs mains sur les manettes de tir. A partir de cet instant ils étaient seul monde. La guerre les enveloppait à 360 degrés.

Les avions ennemis ressemblaient au début à des petits pincements foncés du ciel, à des moustiques écrasés sur le pare-brise d’une voiture. Mais la chose prenait rapidement des proportions aussi inquiétantes que des fissures sur les parois d’un bathyscaphe et l’expérience amniotique tournait au cauchemar : le ciel bleu était empoisonné par la guerre, il prenait les teintes violettes et noires d’une chair nécrosée. 

La mortalité à bord d’un B-17 était alors l’une des plus élevées au monde et le tireur tenait à cet instant sa vie entre ses deux poignées de tir, ainsi que celle des autres occupants de l’appareil — mais ceux-ci, inatteignables, n’étaient pas plus près de lui que son Angleterre ou son Amérique natale — pas plus près de lui non plus que l’humanité entière, prise elle aussi dans les tirs croisés de la guerre mondiale, et vacillant dangereusement au bord du néant de sa propre disparition. 

L’avion, le ciel et le monde pouvaient à tout moment finir froissés comme une boulette de papier. L’artilleur tenait entre ses mains l’une des rares lignes pointillées qui pouvaient encore garantir que ce monde chaotique adopte une forme acceptable. 

L’enjeu à ce moment précis devait être à supérieur à sa vie. La mort ne devait être qu’un étourdissement léger et euphorique, comme quand on se lève trop vite et que notre cerveau se laisse aspirer par le vide. 

Au vol retour, l’artilleur asservi devait se sentir léger, son devoir accompli. La-bas derrière lui les villes allemandes ou japonaises incendiées brûlaient si vite que l’air venait à manquer aux rescapés des bombes, comme si c’étaient elles, et non lui, qui volaient à 10 000 mètres.

En s’installant, avec un héroïsme qui me fascine, dans ces machines globuleuses et mortelles, en s’abandonnant à la guerre en position foetale, les artilleurs étaient aussi entrés, par effraction, dans un crime de guerre. 

Je ne crois qu’ils le savaient vraiment, ou qu’ils avaient le temps d’y penser sérieusement, mais cela renforce l’impression d’inconfort que je ressens devant ces photos d’hommes cueillis, en pleine jeunesse, par ces roues à godets de la guerre mécanisée. Mais il existe une scène qui parvient à me réconcilier avec cette expérience malheureuse de fusion homme-machine.

C’est dans L’étoffe des héros, le film qui raconte les premiers vols américains dans l’espace, au temps de la guerre froide —  et c’est pourtant une scène d’obédience presque marxiste.

Il ne s’agit pas de la scène d’ouverture, typiquement américaine, qui montre Chuck Yeager, un vétéran de la guerre et le premier pilote à atteindre le mur du son en 1947, arriver à cheval devant le prototype de la fusée qui enverra bientôt les premiers Américains dans l’espace. Il s’agit, de façon beaucoup plus innatendue, d’une scène de grève. 

Les futurs astronautes ont été convoqués dans un hangar pour y découvrir leur futur outil de travail, la capsule Mercury. Ce sont des pilotes d’essai, ils ont tous déjà frôlé la mort plusieurs fois. Je me souviens de la réponse d’un astronaute à quelqu’un qui lui avait demandé comment il gérait sa peur de la mort : il la gérait, comme nous tous, de façon séquentielle ; il y avait toujours un dernier truc à tenter avant d’exploser, ça occupait les mains et l’esprit.

Devant la capsule aveugle les astronautes du film vont pourtant se braquer. Ils refusent d’y entrer. Ils font la grève de l’espace. La scène est peut-être apocryphe, mais leur revendication est géniale : ils ne rentreront pas dans la capsule tout pendant qu’on n’y aura pas percé un hublot. 

Les héros resteront en position fœtale mais ils garderont cette fois-ci les yeux ouverts. La conquête de l’espace ne se fera pas sans eux, sans qu’on voit leurs visages. Ce sera un événement télévisuel. Un événement public — et c’est peut-être grâce à cela que la conquête de l’espace sera restée aussi longtemps une grande cérémonie humaniste.

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