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Mosaïque du Christ

L'iconographie

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L'iconographie comme histoire secrète de l’occident

Mosaïque du Christ
Mosaïque du Christ Crédits : Pascal Deloche - Getty

J’aurais tendance à rattacher au même événement, le cri de la vigie sur la Santa Maria de Christophe Colomb, le 11 octobre 1492, et le son mat que rendit la pioche de l’ouvrier qui venait de découvrir, le 14 janvier 1506, le groupe statuaire du Laocoon, chef d’œuvre de l’art Antique. 

L’Europe a dû sentir en cet instant, qu’un millénaire a rendu à la compacité d’un événement unique, la masse écrasante de deux continents l’engloutir : un continent historique, l’Antiquité, et un continent géographique, la future Amérique. 

Ce cri solitaire et ce son métallique racontent le même événement : le décentrement soudain du monde. 

La suite du triomphe, de la Renaissance aux conséquences dernières de la modernisation du monde, sera grandiose et problématique.

Du cri de la vigie et du son de la pioche du terrassier on sera finalement passé au bruit d’un moteur dans une clairière nouvellement formée de l’Amazonie. 

Mais c’est bien par la constitution de deux images, celle brumeuse, au-dessus de l’horizon, de l’île de San Salvador et celle poussiéreuse sortie des profondeurs de l’Esquilin, du Laocoon, que le mouvement, circumterrestre et dévastateur, aura été lancé. Un travail de mise au point, de description et de restitution minutieuse. Le groupe statuaire sera restauré et l’Amérique reconnue : ses côtes dessinées, ses estuaires sondés, ses civilisations exterminées — le trait est d’une netteté parfaite et terrifiante.

L’exploration du monde, des griffonnages cruels des conquistadors aux grands empires hachurés du traité de Tordesillas, est un dessin grand comme le globe qui se voudra aussi précis que les traits d’agonie du Laocoon.

Il nous parait évident aujourd’hui, c’est ce vers quoi nous porte notre goût, notre philosophie de l’histoire, de voir des ruines partout, et devant nous un empire encore plus détruit, que celui qui nous avait précédé — et qui nous aurait laissé le Laocoon comme un memento mori, ou un terrible sort.

Ces serpents nous attendent dans les ruines que nous laisserons derrière nous — des ruines auxquelles nous avons donné le nom prétentieux d'anthropocène.

Nous connaissons maintenant le début et la fin de cette histoire : cette tragédie géologique est devenue notre récit officiel.

Mais on peut rêver, peut-être, à d’autres issues possibles, et reprendre cette histoire comme elle a commencé par l’irruption inattendu d’un nouveau type d’image, d’un nouveau régime esthétique : l’iconographie comme histoire secrète de l’occident.

Nous sortons justement d’une séquence marquée par l'apparition de deux images inédites — des images qui n’avaient encore jamais imprimé nos mémoires.

On a vu, en seulement 5 jours, la première image d’un trou noir et celle de l’incendie de Notre-Dame.

Rare sensation de jamais-vu dans nos fantasmes de décadence et d’éternel retour.

C’est ma sœur qui m’a prévenu, la première, de l’incendie de Notre-Dame. Elle passait par hasard sur le pont de Sully. Elle a vu la fumée et les flammes au-dessus de la cathédrale et il lui a fallu, m’a-t-elle dit, presque dix minutes pour accepter l’idée que c’était bien Notre-Dame qui brûlait. C’est quelque chose que m’avait dit récemment un témoin direct du 11 septembre : les événements les plus spectaculaires sont proprement incroyables — ce qui est la définition stricte d’un événement. On pouvait alors voir les tours tomber sans croire qu’elles tombaient.

Comme si ces images mal concassées par l’habitude, épineuses ou toxiques, déchiraient le nerf optique. 

J’ai dû moi-même monter sur le toit de mon immeuble pour rétablir un semblant de contiguïté et croire à la catastrophe en crevant l’abcès d’irréalité de la petite vignette qui fumait sur mon écran. 

Et même de là, face à Notre Dame en flamme, devant l’immense nuage de fumée qui roulait sur Paris, voyant la flèche déjà atteinte et la fumée incalculable qui roulait vers l’ouest, je n’ai pas cru à cette image — j’ai attendu que le ciel la rembobine comme un accident ridicule, un mauvais paradoxe.

Un mauvais paradoxe : cela devait être justement le statut ontologique délectable de cette fameuse photo de trou noir — que j’avais tellement voulu regarder, elle, que je me l’étais attachée au poignet, quelques secondes après son apparition, en faisant le fond d’écran de ma montre.

Mais le fait qu’elle soit floue, presque baveuse et délicatement irregardable, faisait que mes yeux se brouillaient devant elle, et que la netteté que j’avais tant recherché s'était grossièrement trompée d’objet, pour tomber, comme la foudre, sur Notre Dame.

Je ne peux m'empêcher pourtant d’associer les deux images — projet absurde s’il n’y avait pas, au début de notre passion contemporaine et savante pour l’iconographie une croyance primitive envers l’idée de signe.

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