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Eléphant de l'Ile de Nantes

L'île de Nantes

3 min
À retrouver dans l'émission

"Nantes est peut-être avec Paris la seule ville où peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine", André Breton.

Eléphant de l'Ile de Nantes
Eléphant de l'Ile de Nantes Crédits : JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP - AFP

J’étais membre cette année, c’était un vrai bonheur, du jury de l’Equerre d’argent, le Goncourt de l’architecture. 

On a récompensé, avec une certaine évidence, un centre psychiatrique à Metz. 

On a aussi remis un prix spécial à l’espèce d’immeuble ascenseur qu’a dessiné Rem Koolhaas pour la fondation Lafayette — un tout petit projet, mais avec avec un parti pris assez génial. Un immeuble machine, ou mieux, la fin programmée de la notion d’immeuble : l’immobilier de demain ne sera plus forcément immobile. 

On ne pouvait pas rater ça. 

Puisqu’on en était aux prix spéciaux, j’ai proposé, trop timidement sans doute, et un peu hors sujet, qu’on accorde un prix spécial à l’Ile de Nantes. 

Si on me demandait ce qui s’est passé ces 20 dernières années en architecture en France, je répondrais, sans hésiter, qu’il y a eu l’Ile de Nantes. 

Mes parents sont venus habiter Nantes il y a 20 ans, quand l’Ile de Nantes s’appelait l’Ile Beaulieu et que c’était la partie de la ville où on allait le moins. 

C’était encore les années 90. La mère d’un ami possédait une Mazda rouge à phares jaunes rétractables et nous nous étions garés, un soir, comme dans un mauvais téléfilm, sur les quais sud, au bord d’un grand tas de charbon. Il y avait d’énormes rouleaux de métal qui attendaient qu’on les transforme en quelque chose — en quoi, c’était difficile à savoir,  le chantier naval était déjà fermé, et il n’en restait que les deux grues hergéennes et une quantité industrielle de hangars abandonnés. 

C’est devenu pourtant mon endroit préféré de la ville, une ville qui se remettait difficilement de son déclin industriel, ainsi que d’avoir comblé un à un tous les bras de la Loire par des parkings et des boulevards pluvieux—  jusqu’à ce qu’il ne reste à la fin plus que cette île hagarde, inutile et désespérante. 

Je suis souvent retourné m’y promener. Il n’y avait rien, c’était agréablement mélancolique. 

J’ai récupéré dans l'ancien entrepôt des douanes des microfilms que j’ai longtemps utilisés comme marque-pages. 

J’ai escaladé la grue jaune et la grue grise. 

J’ai fait des photos, j’ai ramassé des bouts de métal, j’ai découvert que le charbon, quand je le jetais par poignées dans la Loire, faisait un bruit de carillon. 

J’ai attendu qu’il se passe quelque chose, comme André Breton l’avait prédit — “Nantes est peut-être avec Paris la seule ville où peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine”. Rien n’est arrivé, évidemment, sinon le passage rapide du soleil à la pluie. 

La seule fierté de Nantes, en ces année-là, outre son club de foot, c’était d’avoir été l’une des premières villes de France à avoir refait rouler un tramway. 

D’un point de vue architectural, les nouveaux immeubles qui avaient accompagné cette petite révolution urbaine étaient cependant à pleurer d’ennui. Et ils pleuraient, littéralement, de grosses larmes noires sur leurs façades en crépi gris. 

Aimer Nantes demandait alors un certain courage. Il était préférable aussi d’avoir lu le livre de Gracq, La forme d’une ville

Aimer Nantes c’était la manière que j’ai trouvé d’apprendre l’architecture en autodidacte. 

J’ai une certaine nostalgie d’ailleurs pour l’ancienne école d’architecture, dont les grands plateaux étaient posés dans les tréfonds de la vallée du Cens — c’était cela, Nantes, il fallait aller chercher la beauté vraiment loin. 

Mais tout est allé très vite, ensuite. En 2000, Jean Nouvel est venu construire le nouveau tribunal sur l’Ile de Nantes. C’était comme si celle-ci était enfin défrichée par l’architecture. 

C’était comme si la prophétie de Breton s’accomplissait enfin : il se passait enfin quelque chose qui en valait  la peine. 

Dix ans plus tard Lacaton & Vassal reconstruisait justement, juste à côté, l’école d’architecture qui devait succéder à celle autrefois oubliée dans le parc d’un lycée catholique. 

C’est cela, l’Ile de Nantes : une école d’architecture. 

Car on a construit là, peut-être sans aucune exception, des dizaines de bâtiment dont pas un seul n’est raté, qui possèdent aussi une homogénéité rare, sans qu’aucun ne ressemble à un autre — sinon par le gris élégant qu’ils empruntent à un ciel compliqué. 

L’ensemble possède une tenue exceptionnelle, et presque anormale. 

Il m’a fallu descendre jusqu’à la pointe de presqu’île de Lyon, pour me rappeler à quel point ce type de programme de réhabilitation urbaine ratait habituellement. 

Rien de raté, ici, aucune faute de goût. Sinon une légère atteinte à ma mélancolie. 

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