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Des livres à emporter

Le jeu des livres à emporter sur une île déserte

3 min
À retrouver dans l'émission

On a tous joué au jeu de l’île déserte et réfléchi aux livres qu’on emmènerait avec soi.

Des livres à emporter
Des livres à emporter Crédits : Dan Higgins / EyeEm - Getty

On a tous joué au jeu de l’île déserte et réfléchi aux livres qu’on emmènerait avec soi. J’ai lu des dizaines de listes et j’ai souvent plaint les naufragés volontaires : avoir subi tout ça pour relire Samuel Beckett ou Marguerite Duras, honnêtement quel enfer. 

J’ai rencontré deux fois, la première dans une bibliothèque universitaire de Gênes en Italie, la seconde dans la bibliothèque municipale de Rybinsk en Russie, de fervents admirateurs du Nouveau Roman. Cela m’avait ému mais si je faisais le concours de tous les désespérés que j’avais croisés ce serait eux qui gagneraient. 

Cette passion, esseulée, désolante, pour la littérature française, c’était la forme qu’ils avaient choisi de donner à leur naufrage et ils étaient absolument seul au monde. 

La littérature française comme naufrage, c’est une intuition que j’ai eu un jour dans un bus à Besançon. Un bus qui convoyait les invités d’un festival littéraire — un assez bel échantillon de la littérature française. Il y avait au bord de la route des panneaux qui signalaient la proximité d’une technopole et qui rappelaient que l’ancienne capitale de l’horlogerie française s’était reconvertie avec succès dans la mécanique de précision et l’industrie spatiale. Je n’avais pas réussi à y croire tout à fait et j’avais trouvé ça un peu pathétique. Mais je crois que c’était nous, les écrivains français, que j’avais trouvé pathétiques. Acharnés, depuis tellement d’années, devant nos écrans, pour un résultat si mince. 

Si j’avais de l’argent j'achèterais une Rolex, pas une Lip.

Si j’étais vraiment intelligent je taperais du code, pas de littérature. 

Si la littérature française était encore quelque chose d’important, on aurait tous des Rolex, plutôt que ces swatchs anémiées. 

J’emmènerais des pléiades, évidemment, sur l’île déserte. Des pléiades marrons ou rouges qui sont avec leurs annotations comme les plats en sauce de notre littérature. 

Mais c’est là que l’hypothèse m’intéresse : plus j’y réfléchis moins je suis certain que je prendrais les 12 tomes de La Comédie Humaine de Balzac. 

Si l’île est vraiment déserte et sans hypothèse de retour, une part importante de la littérature semble s’évaporer. Si la société disparaît, Balzac perd tout son intérêt pour moi. Balzac, c’est l’une des plus complètes boîtes à outils sociologiques que je connaisse, et ce n’est pas le genre d’outil dont j’aurais besoin. 

La meilleure réponse au jeu de l’île déserte c’est évidemment d’emmener un livre qui explique comment fabriquer un bateau. 

Il n’est même pas certain que je prenne A la recherche du temps perdu avec moi. 

L’un des plus gros livres que j’ai lus, à la fin de l’île déserte de mon adolescence, c’était Le Mythe de l'intériorité de Bouveresse. Je ne sais plus trop si je l’ai lu, en fait. Je sais que ma prof de philo me l’avait prêté et qu’il était resté si longtemps sur ma table de nuit qu’il avait bu tout l’encre d’un stylo posé contre sa tranche. Mais je me souviens de sa thèse : il ne pouvait exister, selon Wittgenstein, de langage qui soit intégralement privé. 

Même Proust, cela ne marche pas tout seul. Cela n’existe, si l’on veut, que comme note de bas de pages à ces notes de bas de pages qui, inlassablement, le recontextualisent.

Je pourrais lire Proust, sur une île déserte, mais dans une  édition redressée : le texte principal serait celui des notes, et les notes en deviendraient le texte principal.

Il existe, cependant, de rares livres pour lesquels cette distinction entre texte primaire et notes de bas de pages n’est pas pertinente. 

C’est le cas des Mémoires de Saint-Simon, aux notes insignifiantes. 

Les nobles d’autrefois, entourés d’une vaste domesticité, n’étaient jamais seul, et c’est ce qui les définissait peut-être le mieux : ils n’avaient pas d’intimité. 

Je ne pense pas cependant que Saint-Simon en ait jamais souffert : la société qui existait autour de lui était invisible. Il était seul avec ses pairs, avec les 20 000 entrées de l’index du tome VIII. 

Les historiens contemporains, évidemment, le contredisent. Mais Saint-Simon, et c’est frappant à sa lecture, n’a semble-t-il jamais senti autour de lui l’existence de ce qu’on nommerait aujourd’hui la société. 

Cela fait des Mémoires de Saint-Simon la seule oeuvre autarcique je connaisse. 

Avec, peut-être, certains livres d'autofiction, complets aussi, à leur manière d’envisager l’intimité de l’écrivain comme une entité autonome et littérairement suffisante. 

Les deux seuls livres que je pourrais emmener sur une île déserte sont donc les Mémoires de Saint-Simon et les romans de Christine Angot. 

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