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Pont au-dessus de la mare, dans le jardin de Claude Monet à Giverny

L'impressionnisme

3 min
À retrouver dans l'émission

La malédiction de l'impressionnisme, qui a vu ces peintres de l’impermanence se figer dans un pittoresque terminal, pourrait-être bientôt levée.

Pont au-dessus de la mare, dans le jardin de Claude Monet à Giverny
Pont au-dessus de la mare, dans le jardin de Claude Monet à Giverny Crédits : Franz-Marc Frei - Getty

Ce n’est pas le pont japonais qui m’a le plus impressionné à Giverny. C’est le passage souterrain sous la départementale. Monet ayant constitué son domaine par acquisition successive, une route passe en effet en plein milieu. Mais ce qui devait être anodin à l’époque a été rendu insupportable par l’arrivée massive des cars de tourisme, et on a décidé de creuser sous la route un tunnel piéton pour rétablir la contiguïté perdue du jardin. La maison de Monet est ainsi devenu une gare de banlieue comme les autres. Plus fleurie, peut-être : une gare de banlieue dotée d’énormes jardinières. Je crois que le peintre en aurait été satisfait. Ça lui fait un peu sortir la tête des prairies de coquelicots dans lesquelles on l’avait lentement laissé pourrir. Ça le ramène à son destin de touriste prototypal : Londres, Venise et Etretat. Et à sa grande invention — plus grande, peut-être, que l'impressionnisme : le marketing territorial. Ce saut de génie qu’il l’a fait passer par dessus la civilisation industrielle et entrevoir l’heureuse reconversion de ses bassins sinistrés dans le tourisme culturel. 

Il était impossible, récemment, de traverser la Normandie en TER sans être aveuglé, littéralement, par Claude Monet, dont les toiles agrandies recouvraient les trains, vitres incluses — une version mouvante du tunnel ennoyé de nymphéas de Giverny. La ville de Rouen avait de toute façon disparu depuis longtemps, son cirque de craie s’était refermé sur ses cents clochers, les avait repris dans ses grands bras calcaires. Seule la flèche de la cathédrale, autrefois plus haute construction du monde, dépassait encore, de la faible taille d’un clocher de paroisse. On coulissait ainsi à travers le temps ralenti du pays des impressionnistes, comme dans le tunnel d’Etretat, jusqu’aux parois crayeuses de la salle du musée des Beaux-Arts de Rouen qui exposait, cet été là, les variations du maître sur la cathédrale en forme de falaise. La Normandie était une projection lointaine, une image mentale. On était à l’intérieur d’une lanterne magique. 

J’avais reconnu, bien sur, les couvertures des anciens Folio de La Recherche du temps perdu. Des couvertures qui insistaient, avec un peu de cruauté, sur cette anomalie esthétique, souvent relevée, qui voyait Proust, 12 ans après Les Demoiselles d’Avignon, se ridiculiser à défendre l’impressionnisme de Monet à travers le personnage d’Elstir. La modernité de Monet remontait pourtant comme une ancienne couche de peinture sous les repeints plus récents du cubisme, le verni Belle Epoque de ses toiles craquelait doucement. L’ensemble monumental des Nymphea, ce partenariat public-privé entre un peintre et l’Etat, nous ramène ainsi aux astucieuses manipulations des princes actuels de l’art contemporain.

Et c’est nous, soudain, résidents à perpétuité de l’haussmanisme venus chercher à Giverny un autre écomusée de la Belle Epoque, qui pourrions nous retrouver moins modernes que lui — drogués aux coquelicots grossis comme des pavots d’un temps idéalisé. D’une Belle Epoque comme règne à portée de main d’une France éternelle — d’une France superbement impériale en même temps que follement républicaine, d’une France à la capitale prodigieuse mais aux campagnes bucoliques encore. D’une France comme une longue stase du temps, comme un nouvel Empire Romain — avec la machine à vapeur à la place des esclaves, avec Tunis comme version pacifiée de Carthage. Avec l’eau courante, le train et l'électricité. Une Belle époque si bien organisée qu’elle émulait déjà la plupart des fonctions d’internet. Il y avait l’opéra par téléphone et des vitres sans tain aux chambre des bordels. Proust se faisait livrer des livres par un coursier de la librairie Fontaine et demandait des informations à ses amis par pneumatique. 

Qu’est ce qu’un smartphone, sinon un salon bourgeois miniaturisé, avec son piano, ses tableaux, son encyclopédie et ses cercles de conversations ? Il y a eu là quelque chose qui aurait pu durer toujours et qu’on vient encore chercher ici, à une heure de Paris : un état très légèrement antérieur de la civilisation. Et c’est en cela que le pont de gare RER du jardin de Giverny est plus important que le pont japonais : en échouant, à rétablir la continuité entre deux parties de l’empire disparu, il vient déjouer, à l’endroit où nous sommes le plus faible, le problématique marketing temporel de la Belle Epoque.

La malédiction de l'impressionnisme, qui a vu des peintres de l’impermanence  se figer dans un pittoresque terminal, pourrait-être bientôt levée. Coincés depuis plus d’un siècle dans un espace intermédiaire entre la ville et la campagne, ils seront bientôt ressuscités par le marketing territorial du Grand Paris — et redeviendront, comme à l’origine, des agents d’influence de l’efficacité du rail et de l’éternelle modernité du monde.

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