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Un exemple "d'inconclusion d'Aurélien Bellanger", sur le site "Bellangator"

L'intelligence artificielle

4 min
À retrouver dans l'émission

Bellangator est bien meilleur que moi.

Un exemple "d'inconclusion d'Aurélien Bellanger", sur le site "Bellangator"
Un exemple "d'inconclusion d'Aurélien Bellanger", sur le site "Bellangator" Crédits : X

Quelqu’un vient de créer un générateur automatique de Conclusions d’Aurélien Bellanger, une page web qui pioche dans mes anciennes chroniques pour en reconstituer de nouvelles, grâce à un petit algorithme qui exploite, apparemment, les robustes propriétés syntaxiques des chaînes de Markov : étant donné tel début de phrase, telle fin de phrase aurait la plus grande probabilité d’apparaître. Cela donne, je l’avoue, des résultats très convaincants : « La biologie semble spontanément moins propice à ces fantasmes heuristiques sublimes et dépeuplés. » Honnêtement j’aurais pu l’écrire : c’est incompréhensible. 

La méthode donnerait aussi d’excellents résultats, ce qui est un peu inquiétant, avec les discours politiques. 

Plus inquiétant encore, le caractère quasi plausible de ces conclusions électroniques rivales semble indiquer que je suis un homme fini, un mineur de fond des années 70, un sidérurgiste de Longwy au début des année 80, un chauffeur de taxi des années 2010. 

J’ai toujours pensé, je ne sais pas pourquoi, un risque professionnel vaguement identifié sans doute, que je m'effondrerai un jour dans un dépression abyssale, qu’un jour mon prochain roman serait un récit clinique d’une dizaine de pages arrachées au néant.  

Ce moment est peut-être venu. Ma vie n’a plus de sens, Bellangator, c’est le nom du programme, est bien meilleur que moi. 

La singularité technologique, ce messianisme de l’âge de l’information, serait enfin apparue, la vie aurait commencé à migrer de la chimie du carbone vers la physique du silicium, nous laissant le choix entre la colère et l’augustinisme, l'annihilation pure et simple, au terme d’une guerre sans espoir contre des machines autoréplicantes et autoapprennantes, où la soumission à une entité suffisamment bienveillante et curieuse, peut-être, pour nous accorder sa protection et sa grâce. 

Je suis trop peu religieux pour ne pas trouver ça profondément déprimant. 

Mais à y bien regarder, cette phrase un peu absconse, ce n’est pas que j’aurais pu la prononcer : il se trouve que je l’ai vraiment dite. 

L’algorithme a-t-il isolé la première partie de la proposition, et trouvé dans tout son stock de demi-phrases de fin que mon choix était le meilleur ? Je m’y connais mal en chaîne de Markov. Mais j’apprécie l’idée d’être moi-même un générateur de phrases aléatoires. 

D’ailleurs, je me parle souvent à voix basse quand je travaille, comme si j’écrivais déjà sous la dictée d’une entité tierce. 

Au fond, c’est comme si j’avais domestiqué ma propre intelligence artificielle. Et peu importe qu’elle soit dans mon cerveau ou dans un serveur. L’essentiel, après tout, c’est que nous nous entendions bien ; nous domestiquerons les IA comme nous avons domestiqué le loup. 

Les intelligences artificielles générales, à la Kurzweil ou à la Theilard de Chardin, sont passées de mode. Ce qui marche vraiment, aujourd’hui, ce sont les intelligences dites étroites, celles qu’on trouve dans les assistants vocaux, dans les voitures automatiques. 

J’ai d’ailleurs parcouru sans colère, ni mélancolie particulière, un long poème écrit par une voiture dont les capteurs nourrissaient les rêveries bitumineuses. 

Il n’y aura pas de grand soir des machines, mais une collection hétéroclite d’intelligences étroites. 

Le meilleur article que j’ai lu sur le sujet revenait sur ce qui ressemblait le plus à la conquête d’un monde par un processus intelligent : au développement de la vie sur cette Terre. Ce n’est pas un Dieu liquide qui s’est déployé-là, mais des millions d’espèces singulières, hyper adaptées à leur milieu et à la présence combinée d’autant de solutions d'optimisation qu’il y avait d’individus. 

L’étude de l’intelligence artificielle tendra de plus en plus à ressembler à la biologie, voire à l’exobiologie, quand des IA produiront leurs propres IA. 

"La biologie semble spontanément moins propice à ces fantasmes heuristiques sublimes et dépeuplés” : le mythe de la singularité technologique a vécu, les IA sont devenues pluralistes — trop, ou pas assez. Il existe des IA sexistes et des IA  racistes. Les IA studies sont probablement l’un des champs académiques les plus prometteurs. 

J’avais assisté avec intérêt, il y a quelques années, à une conférence de Yann le Cun, l’un des pionniers de l’apprentissage profond, au Collège de France. 

Mais, offrir une chair d’IA à une intelligence humaine, n’est-ce pas un peu spéciste ? 

Il existe de fascinantes vidéo de poulpes, ces animaux dont les facultés d’apprentissages semblent si proches des nôtres, alors que tout nous sépare, physiologiquement parlant, des poulpes qui s’extraient seuls d’un bocal en en dévissant le couvercle. 

C’est un saut évolutionniste majeur ; entrer au Collège de France ne devrait pas leur demander beaucoup plus d’efforts. 

Voici le lien du générateur automatique de "Conclusions" d'Aurélien Bellanger : bellangator.com

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