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Travailleurs américains profitant de la piscine

L’occupation

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Je n’ai pas connu l’occupation, je ne peux m’en faire qu’une idée très relative.

Travailleurs américains profitant de la piscine
Travailleurs américains profitant de la piscine Crédits : Mark Boster - Getty

Je n’ai pas connu l’occupation, je ne peux m’en faire qu’une idée très relative. 

J’ai pris l’autre jour un TGV pour Nantes, à la veille du Hellfest de Clisson. Mon voisin de devant portait, tatoué sur son crâne chauve, un très impressionnant dragon. Les lobes d’oreilles étaient partout étirés par des plugs, les voyageurs avaient des vêtements noirs, des têtes de mort à tous les doigts, des langues fendues peut-être. À la voiture bar, tout le monde tenait à la main une 1664. Je me suis demandé, en retournant à ma place, ce qu’en pensait la religieuse tombée ici, dans la voiture 14, en plein train pour l’enfer. Elle ne semblait pas tellement plus inquiète que si, brancardière dans un train pour lourde, elle avait eu à convoyer deux milles paralytiques : elle avait vu bien pire, et l’ambiance était excellente ; l’âme des voyageurs avait l’air peu atteinte par les tintements métalliques de leur enveloppe terrestre. Nonobstant quelques croyances résiduelles en la grandeur d’Odin et la beauté de Lucifer, leur civilité était incontestable : ils s’étaient intégrés sans heurts au paysage, qu’ils occupaient placidement à la manière dont les punks à chien, leur frères en accoutrements carnavalesques et en refus des normes dominantes, ont fini par aussi bien s’intégrer aux gares que les automates à billets.

J’ai été — c’était la raison première pour laquelle j’avais fait l’achat d’une voiture — en forêt de Fontainebleau au début du mois de juin. Nous sommes entrés dans les bois par Barbizon. Un couple d’amoureux se réveillait, au lendemain de la tempête, à l’abri d’un gros rocher de grès. Nous avons pique-niqué un peu plus haut, sur une grande pierre plate, avant d’aller nous perdre dans les gorges d’Apremont. C’est là que nous avons découvert, entourée de rocher, une merveilleuse clairière. J’ai posé mon fils sur un drap, mis ma jeune fille à jouer avec des bâtons dans le sable, sous la surveillance de ma compagne et suis parti à l’aventure avec ma grande fille sur les rochers des environs. À notre retour, un autre couple charmant s’est installé près de nous, ils étaient allemands, et j’avais beaucoup de plaisir à les entendre parler cette langue que j’aime définitivement beaucoup. La jeune femme, aux cheveux courts, avait des épaules superbes, et après avoir déposé un matelas sur le sol et passé une balayette sur les aspérités d’un petit surplomb, elle a commencé à l’escalader avec grâce — spectacle absolument charmant. Mais leurs amis, avec leurs enfants, les ont rejoints, et très vite nous nous sommes retrouvés entourés d’Allemands irréfutables et athlétiques. Le temps de me lever pour aller chercher un bâton, ma place, le dos à un rocher, était occupée par une famille qui avait dépliée là son matelas, et sorti son pique-nique — un ensemble de boîtes colorées et diététiques qui ridiculisait sans peine nos sandwichs en triangle au Leerdammer de tout à l’heure. Gracq raconte cela, dans ses Carnets de guerre : la guerre était perdue, il le savait, depuis le jour où sa compagnie avait vu les exercices de gymnastiques faits, de l’autre côté du Rhin, au son de Wagner, par des allemands mélomanes et torses nus. Nous leur avons en tout cas nous aussi, ce jour-là, devant une telle débauche de technicité logistique et d’aisance athlétique, abandonné sans lutter notre clairière.

J’étais enfin, l’autre jour, dans une piscine à Aix. Le bassin avait été creusé le long des anciennes murailles, à l’aplomb d’une tour d’angle, c’était l’une des plus belles piscines d'hôtel où j’avais été. Un groupe de touristes américains en occupait cependant l’une des extrémités. Ils avaient une assurance conquérante, une mini-enceinte infatigable, des tatouages orgueilleux et ils buvaient des bières, les pieds dans l’eau, sans se soucier du misérable écrivain français qui surgissait au milieu d’eux, en pleine brasse coulée, avec une régularité comique et les cheveux collés. J’ai compris, en un instant, ce qu’avaient pu ressentir les irakiens et les afghans : c’était donc cela, le peuple le plus puissant du monde, des imbéciles et des barbares. Je savais pourtant qu’ils pouvaient voir, à mon poignet, une Apple Watch qui valait tous les traités d’allégeance — la scène avait soudain quelque chose d’aussi dramatique que cette image d’Epinal qui montrait Vercingétorix jetant ses armes aux pieds de César.

C’est d’ailleurs ce que j’ai fait, en quittant le bassin et en détachant ma montre pour entrer à la place dans la petite cellule d’un sauna. Mais j’ai eu la satisfaction rare, auparavant — petit privilège de peuple conquis — de me découvrir magnanime, en n’imposant pas, au passage, ma présence vengeresse au couple qui s’ébattait dans le jacuzzi. 

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