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François Sagan accoudée à sa Jaguar.

L'opération des amygdales

3 min
À retrouver dans l'émission

Je m’y connais peu en prière mais j’imagine qu’on ne demande pas à Dieu d’intercéder auprès d’une ORL.

François Sagan accoudée à sa Jaguar.
François Sagan accoudée à sa Jaguar. Crédits : Bert Hardy - Getty

Ma deuxième fille est une personne très décidée.

Son libre arbitre à peu près absolu ne nous a jamais laissé la moindre chance.

Je déteste lire des livres pour enfants et pourtant, si elle a décidé de me faire lire quatre fois le même livre d’affilée, je n’ai pas le choix, je m'exécute. De même, quand elle m’a dit qu’elle voulait aller à la bibliothèque, j’ai facilement cédé ; même si son argumentation se limitait à quelques mots dont la véhémence passait l’inarticulation. Il est difficile, à ce propos, de la corriger, quand elle dit “pulo” à la place de ballon, et que je la reprends, au lieu de répéter, elle me répond, conciliante, intraitable : “d’accord, papa”. 

Si elle devrait recourir un jour à un orthophoniste, je suppose qu’elle restera muette pendant toute la séance, mais qu’à la fin elle signera le chèque elle-même. 

J’ai longtemps cru, d’ailleurs, qu’elle articulait mal à cause d’un problème d’amygdales ou de végétations, qui lui donnait une voix un peu rocailleuse, et des angines à répétition.

Elle allait justement subir une double ablation dans quelques jours, et j’avais eu à signer, avec sa mère, deux lettres, une pour les amygdales et une pour les végétations, qui stipulaient que nous acceptions l’opération, et que nous étions conscients des risques — l'hémorragie pour les végétations, la mort pour les amygdales.

L’ORL était cependant rassurante, et le chiffre que j’avais trouvé, sur Internet, d’un décès toutes les 40 000 opérations demeurait raisonnable. 

En fait non pas du tout, et pendant les semaines qui ont précédées l’opération j’avais très mal dormi et fait plus de photos d’elle que d’habitude.

J’avais, je l’ai dit, obéi à son injonction, et accepté, ce jour là, de me rendre à la bibliothèque Françoise Sagan — pas un nom très convenable, pour un lieu destiné à accueillir des enfants, avait bougonné un jour une grand-mère de l’école. Elle devait se souvenir du surnom de Sagan, “le charmant petit diable”, mais avoir oublié que c’était Mauriac qui lui avait donné. Ou bien c’était à cause de la cocaïne. Pas des impôts, je ne pense pas, il y a des choses que la bourgeoisie pardonne. 

On a tous une raison de ne pas aimer Sagan. La mienne est capitalistique : son beau frère était l’un des cofondateurs de Carrefour, et cela me l’avait rendu très antipathique, l’année où j’y avais travaillé. Le fameux accident de 1957, l’Aston Martin retournée, pour moi cela avait été de découvrir qu’elle était du côté du capital, plutôt que de celui de la liberté. 

Je lui ai pardonné depuis sa présence à l’inauguration du Carrefour de Sainte-Geneviève des bois en 1963.

Mais cet après-midi là je ne devais jamais arriver jusqu’à la bibliothèque dédiée à son âme complexe et passionnée : ma fille, apercevant en chemin, à gauche, l’église Saint-Vincent-de-Paul, a crié “là !” avec une énergie qui avait soudain transformé la rue de Chabrol en chemin de Damas.

J’ai obéi bien sûr, et j’ai peur que ce qui va suivre désobéisse autant à l’orthodoxie laïque qu’à l’orthodoxie religieuse : un petit accroc métaphysique, l’équivalent, dans une vie d’écrivain, d’un crochet par Sainte-Geneviève des bois.

Je m’y connais peu en prière mais j’imagine qu’on ne demande pas à Dieu d’intercéder auprès d’une ORL, je ne la voyais pas du tout faire preuve de négligence, et Dieu, au mieux, l’aurait gêné dans ses mouvements — on ne prie pas, de toute façon, pour obtenir ce que l’ordre naturel des choses permet d’obtenir plus directement, ce serait idiot. Mais comme on ne prie pas non plus pour demander des choses impossibles, ce serait encore plus bête, je me demandais un peu ce que je faisais là, quand je me suis dit qu’au moins, ce que je pouvais tenter, c’était de la baptiser, en toute discrétion, d’un geste simple et d’un cœur pur, en passant près du bénitier — je laissais ainsi l'opération à l’appréciation de l’ORL, et m’assurais, au pire, de retrouver ma fille au paradis si les choses tournaient mal. 

Une chance sur 40 000, Pascal lui-même y serait allé.

Je n’ai pas de mutuelle : j’ai l’habitude de déclencher un petit frisson métaphysique à la pharmacie au moment de payer mes médicaments — comme lorsque, n’étant pas baptisé, j’étais allé communié.

Disons que cette fois-ci, exceptionnellement, j’avais pris une mutuelle.

Que l’opération se soit finalement bien passée, j’en félicite mon ORL, en laissant Dieu hors de cause. 

Mais que depuis un mois, pas une seule fois, en m’endormant, je n’aie pensé négativement à la mort, me semble bien relever de la grâce. 

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