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Vue prise en direction du tunnel de Saint-Cloud, la tour Eiffel dans le brouillard, des embouteillages rendant difficile l'accès à la capitale

L'ouest parisien

3 min
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On rentre aujourd’hui dans le CAC 40 comme on rentrait autrefois au séminaire, appelé par un devoir sacré mais en vertu, aussi, d’une vieille tradition familiale.

Vue prise en direction du tunnel de Saint-Cloud, la tour Eiffel dans le brouillard, des embouteillages rendant difficile l'accès à la capitale
Vue prise en direction du tunnel de Saint-Cloud, la tour Eiffel dans le brouillard, des embouteillages rendant difficile l'accès à la capitale Crédits : DANIEL JANIN - AFP

J’ai dîné un soir dans le sanatorium de Davos, au-dessus du monde, avec Christophe de Margerie, l’ancien PDG de Total, et l’un des plus merveilleux comédiens du capitalisme français. 

Il sortait d’une rencontre sur la sécurité informatique avec le PDG de l’Aramco, qu’il aurait vu presque en larmes, tellement la menace était sérieuse : on pouvait dorénavant prendre le contrôle d’une raffinerie à distance. Il a évoqué aussi la morale des affaires et sa théorie, si je m’en souviens bien, car nous avions consommé beaucoup d’alcool, était que nous étions bien chanceux de trouver des dirigeants d’entreprises capables de se salir les mains pour que nous puissions vivre dans la paix, la prospérité et l’innocence. 

À propos de mains, l’homme a enfin opposé un argument inattendu à ma question anodine sur les gaz de schistes : «  qu’est-ce que je fais, moi, si on m’interdit la fracturation hydraulique ? J’étrangle mes petits-enfants ? » Je repensais à ça dimanche soir en faisant le plein au relais Total du plateau de Saclay et en observant le soleil couchant détourer l’enceinte du petit réacteur nucléaire du CEA. Le paysage avait un sérieux crépusculaire. Le sérieux d’une certaine France, celle des grands groupes et des grandes aventures industrielles. Le sérieux d’un pays devenu une puissance moyenne mais qui parvient encore, à force d’efforts, à tenir son rang. Qui fabrique des bombes atomiques aussi facilement que tubes de dentifrice. Qui signe des contrats d’exploitation pétrolière à plusieurs dizaines de milliards avec n’importe pays du monde. Qui possède, ici-même, en contrebas, sa propre Silicon Valley, entre les laboratoires de la vallée de Chevreuse et ceux de la vallée de la Bièvres. 

Christophe de Margerie venait de ce monde et il était quasiment mort en le défendant — son jet avait heurté un engin de déneigement alors qu’il sortait d’un rendez-vous avec le premier ministre russe.  C’est un peu de ce paysage qui s’est retrouvé endommagé là-bas, de cet univers au sérieux bien spécifique qui s’enracine ici, sur le plateau de Saclay, entre l’Ecole Polytechnique, HEC et l’Université d’Orsay  Je suis reparti avant la nuit et j’ai longé, un peu plus loin, le centre de recherche PSA de Vélizy, avant de laisser sur ma gauche celui de Renault à Guyancourt. Je ne connais personne qui travaille là-bas mais ils doivent être des milliers, j’imagine. 

On rentre aujourd’hui dans le CAC 40 comme on rentrait autrefois au séminaire — appelé par un devoir sacré mais en vertu, aussi, d’une vieille tradition familiale. À quel moment décide-t-on que ses enfants seront ingénieurs ? Comment les convaincre que le sort de la France est entre leurs mains ? Comment obtenir d’eux ce sérieux spécifique ?  J’y pensais, pour moi-même, en faisant le choix un peu irrationnel de rejoindre Paris par le Duplex Velizy-Vaucresson : 8 euros bizarrement dépensés pour s’abstraire un instant des bouchons du retour de week-end en passant sous Versailles dans un étrange tube coupé en deux afin de faire passer toute une autoroute dans un seul tunnel — un oppressant miracle d’ingéniosité technique. La radio est revenue au moment où la Tour Eiffel est apparue face à moi. La circulation sur l’A13 était fluide et j’étais assez fier, en écoutant le point route, du joli coup que je venais de réaliser. 

Les deux économistes invités ont rapidement repris l’antenne, et je me sentais à leurs yeux très méritant d’être un acteur aussi rationnel de l’écosystème routier de l’ouest parisien.  L’un d’eux a expliqué, au moment j’atteignais superbement Saint-Cloud, qu’il était impératif que nos entreprises reconstituent leurs marges pour remporter la bataille de la qualité — cette vertu cardinale qui permettait à nos concurrents d’outre-Rhin de fixer eux-mêmes leurs prix, et de ne pas subir la mondialisation comme une contrainte. Il fallait à cet égard se montrer très prudent devant toute augmentation de salaire qui n’aurait eu pour seul résultat contestable que de relancer une consommation stérile, et de déséquilibrer encore un peu plus notre balance commerciale. Evidemment. Qu’on donne à cet économiste un prix Nobel immédiatement, s’il ne l’a pas déjà !  C’était terrible : j’étais tellement d’accord, j’étais devenu tellement sérieux, qu’alors que je passais, au bord du Bois de Boulogne, entre un centre d’accueil pour SDF et les immeubles chics qui lui faisaient face, et alors même que ma voiture, plus compatissante que moi, n’arrêtait pas de me signaler un risque de verglas, j’ai ressenti un instant d’empathie malencontreuse pour ces riverains du Parc, soudain privés de leur vue sur les arbres.

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