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Lourdes, basilique de l'Immaculée Conception

Lourdes

4 min
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Lourdes est un endroit indéfendable.

Lourdes, basilique de l'Immaculée Conception
Lourdes, basilique de l'Immaculée Conception Crédits : P. Eoche - Getty

Je suis arrivé à Lourdes par le côté difficile : Peyresourde, Aspin et Tourmalet, puis une longue descente marquée ici ou là par de grands slogans anti-ours, peints à même la route, qui renforçaient considérablement l’impression de danger propre aux descentes en montagne.

La ville mariale s’est d’abord faite annoncée par une structure géologique impressionnante, une sorte d’arche gigantesque en marbre engoncé dans la falaise qui dominait la route.

Ça devait être une œuvre humaine — pas l’arche mais son affleurement — puisqu’on distinguait, à son pied, les engins de chantier minuscules qui avaient dû en découper un tronçon — sans doute pour couvrir la basilique du sanctuaire. 

Je m’étais même représenté un instant le balancement comique de cette énorme arche, sa marche dandinante jusqu’au site des apparitions — le génie civil est le nom contemporain du merveilleux.

Mais la basilique, en comparaison de cette structure entraperçue, était plutôt décevante ; le sommet pyrénéen de la chrétienté était à peine plus qu’un éboulis éclectique par rapport à cette énorme voûte, un tas de gravats humains sous ce sublime anticlinal, une ironique concession de la nature imperturbable au monde incertain du miracle. 

Il y avait cependant à Lourdes quelque chose qui m’a immédiatement charmé : un pittoresque inattendu, peut-être dû autant à ce raté architectural qu’à la mauvaise foi générale de la ville — Lourdes, c’est Jésus faisant demi-tour et acceptant finalement les marchands dans son temple. 

Les boutiques de souvenirs, innombrables et pleines d’aspérités pieuses, avaient l’air des salles souterraines d’une grotte dont on aurait soudain évacué les eaux pétrifiantes et ferrugineuses. Ce n’est pas dans les sanctuaires que réside l’essence de Lourdes, mais dans ces petits pendentifs marchands qu’on a crochetés au ciel de marbre du grand anticlinal.

La foi acquiert brièvement, là-bas, une matérialité inattendue. Quelque chose comme des grumeaux dans l’ontologie trop lisse du naturalisme, des anfractuosités toutes humaines dans les plissés trop majestueux des montagnes. Ma chambre d’hôtel était crépie du sol au plafond, mouchetée de stalactites et de stalagmites minuscules, comme si tout, à Lourdes, devait posséder un caractère rupestre marqué, et propice aux meilleures apparitions.

Le kitch, à Lourdes, a quelque chose d’adorable. 

La grotte miraculeuse est un petit rocher qui se soulève juste assez pour laisser passer un statue polychrome de la vierge à l’endroit précis de l’une de ses apparitions. 

On a construit, juste au-dessus, une première basilique, dont la grotte a longtemps formé la crypte naturelle. Deux autres sanctuaires se sont ensuite succédés dans l’espace intermédiaire et largement souterrain qui sépare les deux édifices, le naturel et l’humain, avec un génie architectonique qui n’a d’égal que la naïveté d’ensemble du projet — fabriquer un équipement touristique de dimension mondiale, rationaliser les flux de pèlerins, s’assurer de l’accessibilité universelle du site, tout en préservant l’accroc originel à la rationalité du monde qu’a constitué l'apparition divine. 

Et c’est cela, je crois, qui m’a enchanté à Lourdes — l’artifice absolu du projet, sa dimension irrattrapable. On s’est ici avancé bien trop loin, on a pris des risques insensés, rien de tout cela ne tient vraiment debout. 

Ce qu’on rejoue ici, autour de la grotte primitive, c’est peut-être le mystère religieux lui-même — deux milles ans de chrétienté repoussés au fond d’une vallée pyrénéenne, dans un petit paradis rocaille.

On était loin en tout cas de la belle envolée de mon arche de marbre. On avait atteint là un porte-à faux, esthétique, architectonique, métaphysique à peu près unique au monde —  Lourdes est un endroit indéfendable.

J’ai accompli, pourtant, dans un état d’innocence dont je ne me serais pas cru capable, la quasi-totalité des rituels exigés par le lieu — la fatigue, sans doute, associée, devant le moindre robinet d’eau miraculeuse, au souvenir du stress hydrique de mon après-midi.

Et si Lourdes, finalement, c'était une machine à détacher la foi de tout le mysticisme qui l’encombre d’habitude, en posant comme essentiel l’accomplissement coordonné d’un certain nombre de rituels et en envoyant promener, comme insupportablement kitch, toutes les postures spirituelles plus haute ?

C’est peut-être la leçon architecturale de Lourdes, ville à l’existence purement performative, qui tient toute entière dans la paume des fidèles qui polissent la roche calcaire de la grotte, roche dont la douceur remarquable m’a fait oublier un instant toutes les rugosités pyrénéennes. 

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