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"La Stylistique" de Georges Molinié. À gauche : éditions PUF collection "Collection Premier Cycle" en 1993;  à droite : édition PUF, collection "Quadrige manuels", réédition de 2014

L'université

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L’université française n’est plus vraiment un lieu de fantasme.

"La Stylistique" de Georges Molinié. À gauche : éditions PUF collection "Collection Premier Cycle" en 1993;  à droite : édition PUF, collection "Quadrige manuels", réédition de 2014
"La Stylistique" de Georges Molinié. À gauche : éditions PUF collection "Collection Premier Cycle" en 1993; à droite : édition PUF, collection "Quadrige manuels", réédition de 2014 Crédits : Edition PUF

Je passe beaucoup trop de temps sur des imageboards — ces sites de partage d’images humoristiques dans lesquels on vote pour faire monter ou descendre des petits montages comiques : les fameux mèmes, l’équivalent des gènes appliqué au folklore. J’y passe tellement de temps que ça a fini par me faire peur.  J’ai vu les positions politiques se durcir, j’ai vu l’ironie disparaître, j’ai assisté à la lente édification d’une culture dominante, à la fabrication, contre les excès prétendus et les dangers du progressisme, d’une common decency mondiale, d’une culture prolétarienne du web, d’une sorte de conservatisme électronique marquée par l’affirmation, contre le libéralisme supposé des élites, d’un sens commun problématique : blanc, mâle et hétérosexuel. 

J’étais venu là pour me distraire, sans savoir que j’étais tombé sur un véritable laboratoire de dépérissement démocratique. Les images étaient devenues déplaisantes et discriminatoires. Au nom, en général, d’une défense obsessionnelle de l’égalité, d’un rejet républicain des différences possibles et de tout ce qui pouvait ressembler à de la discrimination positive. 

Les imageboard étaient devenues le théâtre des nouvelles guerres culturelles, comme avec cette photo d’une famille d’apparence vaguement mexicaine qui adressait des doigts d’honneur au Mont Rushmore, et qui fut largement utilisée pour dénoncer l’ingratitude des immigrés — jusqu’à ce qu’on découvre qu’il s’agissait de Sioux du Dakota. Les images étaient devenues méchantes. On a accusé certaines d’entre elles d’avoir fait élire Trump. 

J’appartiens à la dernière des générations qui a vécu dans la rareté relative des images. Les bons points qu’on gagnait à l’école — dessin d’oiseaux ou de rongeurs — étaient presque aussi rares, aussi difficile à capturer que leurs modèles originaux.  Collectionner les timbres était encore une activité courante, et comme une aventure encyclopédique — on pouvait choisir de les classer thématiquement plutôt que par pays : moyens de transports, peintres célèbres, monuments, espèces en voie de disparition, héros nationaux.  Les timbres avaient des dents et il étaient porteurs d’une variété infinie de stéréotypes, mais ce n’était pas des images méchantes. Non que les mèmes le soient spécialement, d’ailleurs, c’est l'environnement, sans doute, qui s’est modifié. 

La feuille de papier cristal qui protégeait autrefois les timbres, dans les albums, est définitivement partie.  Il existe toutes sortes de théorie sur sa disparition : les réseaux sociaux auraient durci le jeu social et vicié l’idéal démocratique, les milléniaux, les enfants d’internet et de la désintermédiation, seraient tombés dans un profond marasme politique. J’aime assez cette théorie, en fait. C’est le sentiment que j’éprouve quand je passe trop de temps au milieux des images. 

Mon monde, l’ancien monde, était une sorte de château de carte : il en avait la structure pyramidale. C’était infiniment difficile, bien sûr, de s’élever d’un étage à l’autre, mais c’était une possibilité inscrite dans les règles des cartes — même Bourdieu n’avait que des arguments statistiques à opposer à cela. Le monde contemporain m’évoque en comparaison ces plaquettes qui donnent à l’argile, en glissant les unes sur les autres, sa consistance instable. Le monde est devenu dangereusement horizontal. C’est l’une des récriminations les plus ordinaires de ceux qui alimentent en continu les cahiers de doléances des imagiers d’internet : ils se sentent moins gouvernés qu’écrasés, tout glisse au-dessus d’eux, l’emploi, l’argent, la réussite sociale. L’existence même de minorités les oppresse car elles pourraient passer par-dessus et obtenir des droits qu’ils n’auraient pas.  Je surinterprète sans doute, je devrais passer moins de temps devant des imagiers. 

Je suis tombé, pourtant, sur un chef d’oeuvre du genre. Un site qui reprenait tous les visuels de couverture de la collection Premier Cycle des éditions PUF.  C’est le facebook des universitaires des années 90.  Avoir été étudiant dans ces années-là — être trop vieux, donc, pour être un millénial — c’est avoir cru alors qu’on était là face aux grands hommes de son époque. Que ces universitaires en grande tenue — pantalon en velours, vestes en tweed, foulards et lunettes dorées — représentaient l’élite de la nation. Laquelle, cela était visible à quelques signes discrets — une particule, une chevalière ou une broche camée — se rattachait d’ailleurs parfois à l’ancienne noblesse.  Ces nobles figures détourées sur fond blanc appartiennent désormais au passé.  L’inoubliable Histoire Romaine de Le Glay, Voisin et Le Bohec est désormais rééditée sans ses visages. L’université française n’est plus vraiment un lieu de fantasme. Nous sommes tous plus ou moins devenus des autodidactes — en politique comme en tout.  On va commémorer Mai 68, mais nous sommes contemporain d’une révolution bien plus profonde, qui n’a qu’un seul équivalent connu : la remise en cause, à la Renaissance, de l’autorité absolue de la vieille Sorbonne — l’inquiétante apparition de la modernité, ce populisme de l’intelligence.

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