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Des policiers pendant une manifestation en mai 1968 à Paris

Mai 68

4 min
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Il ne s’agit ni d’une révolution manquée, ni d’un brusque sursaut générationnel, mais d’un événement plus grand, plus profond et plus rare.

Des policiers pendant une manifestation en mai 1968 à Paris
Des policiers pendant une manifestation en mai 1968 à Paris Crédits : Reg Lancaster - Getty

On célèbre cette année le centenaire de l’armistice de 1918 et le cinquantenaire de mai 68. Le sentiment spontané c’est que mai 68 est plus proche de nous que la première guerre mondiale ne l’était de la génération de mai. Sans doute à cause du grand hachoir historique qui sépare les deux événements. 39 – 18 = 21 : 21 ans séparent les deux guerres et je ne sais pas pourquoi j’ai toujours trouvé cela difficile à calculer, j’ai toujours voulu insérer une retenue imaginaire et bizarrement soustraire plutôt qu’additionner comme si la flèche du temps fonctionnait à l’envers.

Sentiment qui perdure peut-être aussi dans cette expression lancinante de « retour des années 30 ». Le temps là-bas a bien été cassé, il ne restera bientôt que les blocs solides des deux conflits mondiaux, comme dans une gigantesque machine à concasser les années, à les réduire en une poudre d’entre-guerre invisible et dangereuse. 

Le temps d’après-68 est infiniment plus simple. Si je soustrais 20 de 2018, je tombe avec assurance sur l’année de la victoire de la France en coupe du monde et je revois les rues vidées qui se remplissent soudain au premier but de Zidane et l’immense sentiment d’armistice qui suit le troisième but, celui d’Emmanuel Petit, le Lazare Ponticelli de l’été 98. 

On chercherait en vain un autre événement d’importance nationale entre mai 68 et aujourd’hui. 

Deux ou trois faits divers, le petit Grégory, les attentats de Carlos, les braquages de Mesrine, neufs élections présidentielles et deux référendums européens, les succès d’Ariane et du TGV, les échecs du Minitel et du Concorde. L’international est plus confus — le bruit étouffé du double bang des chocs pétroliers, l’effondrement d’un Empire, la consolidation d’un autre.

Les transistors réduisent de taille sans que la qualité d’écoute n’en pâtisse, les écrans s’aplatissent sans dégager vraiment de perspectives nouvelles, la mondialisation provoque tout au plus la fermeture des quincailleries de centre-ville et l’éloignement, rassurant, puis anxiogène, des usines. 

Le rock subit le mouvement inverse : l’insatiable besoin de satisfaction des Rolling Stones inquiète, puis rassure les foules venues célébrer dans les stades l’appétit intacte de leurs idoles impérissables. Et s’il ne devait rester, pour des raisons démographiques évidentes, que peu de poilus en 68, les idoles du mouvement étudiant de mai 68 sont elles aussi bien vivantes. On retient généralement de mai 68 qu’il aura éloigné de nous le spectre des horreurs staliniennes et préparé le triomphe, une demi-génération plus tard, de la gauche moderne de gouvernement. 

J’en retiens aussi, à titre personnel, un intéressant phénomène de déchristianisation : ni moi ni mes sœurs, nés dans l’intervalle chancelant 1976-1982, ne seront baptisés à la naissance, quand ma dernière sœur, plus jeune que nous, le sera en 1995. Mes deux autres sœurs rattraperont le sacrement initiatique en ces mêmes années d’espérance postmoderne — Dieu, vu de ma petite ville bourgeoise, semblait plutôt disposé à offrir des VTT et des chaînes hi-fi que la vie éternelle — et je resterais le seul de ma famille à avoir expérimenté cette immersion, autrement plus radicale, dans l’air humide et froid de mai 68 — une atmosphère raréfiée et un peu euphorisante, mélange instable d’utopie collective et de messianisme pour tous. 

Une atmosphère dont Houellebecq devait, il y a 20 ans déjà, instruire le procès à charge dans un roman, Les particules élémentaires, dont le titre truqué et les scènes de sexes innombrables dissimuleraient habilement au lecteur pressé que la vision de l’individualisme exposé ici serait plus empreinte des froideurs pascaliennes de la thermodynamique que de la chaleur des interactions quantiques.  

Ce passage d’un mépris savant ou instinctif du libéralisme au désir paradoxal d’une révolution conservatrice a lentement infusé et la victoire idéologique de ces anabaptistes du progrès, de ces hédonistes mélancoliques qu’on a nommé autrefois les Nouveaux Réactionnaires, est suffisamment marquée pour qu’on puisse, peut-être, reconsidérer mai 68 avec une nostalgie bienveillante. 

Il ne s’agit ni d’une révolution manquée ni d’un brusque sursaut générationnel mais d’un événement plus grand, plus profond et plus rare : de l’apparition, au milieu du chaos historique, d’un grand plateau pacifique, libéral et fertile. Il y aura eu, comme il y a eu le siècle de Périclès et le siècle d’Auguste, le siècle de mai 68, et nous aurons peut être le malheur d’en connaître la fin. 

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