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Vue prise en février 2001 du petit port de pêche du Vallon des Auffes au coeur de Marseille

Marseille

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C’était évidemment à Marseille qu’il fallait que Netflix vienne tourner sa première série géographique.

Vue prise en février 2001 du petit port de pêche du Vallon des Auffes au coeur de Marseille
Vue prise en février 2001 du petit port de pêche du Vallon des Auffes au coeur de Marseille Crédits : GERARD JULIEN - AFP

Quand Netflix s’est lancé en France et que l’entreprise a annoncé que son produit d’appel francophone serait une série appelée Marseille, j’ai un peu ri. La bande-annonce — Depardieu en Jean-Claude Gaudin, Magimel en Renaud Muselier — était abominablement outrancière, pleine de mots d’auteurs, de postures viriles et de personnages secondaires plus truculents que des voyous dans un Julie Lescaut. Marseille, c’était Chateauvallon trente ans plus tard. Chateauvallon : le grand feuilleton d’Antenne 2 qui racontait des luttes de pouvoir dans une ville imaginaire qui ressemblait à Toulouse mais qui était située au bord de la Loire. Chateauvallon au générique inoubliable et à l’histoire tragique, quand son héroïne, Chantal Nobel, manqua d’être tuée, au sortir de l’émission Champs Elysées, dans la Porsche de Sacha Distel qui fonçait vers le sud. C’était juste avant qu’ils ne franchissent  la Loire et il y a dans cet accident comme une revanche de la géographie malmenée par le feuilleton.  

Une cruauté spatiale particulière, aussi, celle de la course vers le soleil, celle du passage du vaudeville au tragique grec — ce moment dans le train, où l'on s’aperçoit que les collines bourguignonnes ont laissées la place à un calcaire rugueux qui finira en à pic au niveau des calanques.  Mais le sud était peut-être là dès Paris — dès la porte du studio ouverte, dès la portière de la Porsche escaladée.  Marseille et Paris sont tout proches dans la géographie imaginaire de la France. Comme sont proches, dans l’imaginaire des séries, la puissante Washington de House of Cards et l’ingouvernable Baltimore de The Wire.  Marseille est la seule ville de France dont les parisiens  reconnaissent en général l’existence. La Provence était d’ailleurs déjà là tout entière à ma fenêtre hier — les toits bleutés en zinc comme une mer implacable, les cheminées en terre cuite orange comme les petits mas provençaux d’une crèche traditionnelle.  Rongées par la rouille, les antennes râteaux formaient une garrigue convenable et les paraboles exotiques évoquaient cette façon subliminale qu’a trouvé la fiction télévisée française de convoquer un imaginaire oriental en les filmant suffisamment de profil  pour qu’on puisse les confondre avec le croissant de l’islam. Marseille est un cliché à peine meilleur.  

C’était une blague populaire dans les années 80 : quelle est la première ville africaine traversée par le Paris-Dakar ? C’était Marseille, évidemment. J’avais un oncle qui se mettait en colère, au volant, dès qu’il voyait le numéro 13 sur une plaque de voiture. La ville du décentralisateur Defferre était ainsi violemment rejetée du corps national, rétrogradée de comptoir grec à colonie africaine. La France aurait pu avantageusement s’arrêter à Aix.  Ici prenait fin le pays réel et commençait les terres de la caricature. C’était évidemment à Marseille qu’il fallait que Netflix vienne tourner sa première série géographique. Il n’existe aucun autre endroit en France aussi propice à l’extraction industrielle de ce qui fait l’essence des bonnes séries mainstream : l’irrépressible usage du cliché. J’ai pour ma part longtemps confondu, à cause d’une vieille histoire de Spirou et Fantasio, le Vieux Port et le vallon des Auffes, ce  qui m’a demandé, en arrivant pour la première fois au bout de La Canebière, un véritable effort pour remettre toute la ville à l’échelle — et j’y ai mis une certaine opiniâtreté, en rejoignant à pied la calanque de Sormiou. C’est ainsi que j’ai presque frôlé le syndrôme de Stendhal en atteignant une crête blanche qui s’enfonçait dans la mer et en me retournant soudain sur la ville entière : je n’avais jamais vu de ville à la géographie aussi prodigieuse, je n’avais jamais vu de ville aussi belle — même dans GTA. 

J’ai fini par m’abonner à Netflix, par paresse, essentiellement : l’offre illégale commençait à être trop mauvaise et, enfant de la télévision, du film du dimanche et de la série policière France 2 du vendredi soir,  je déteste me demander ce que j’ai envie de voir. J’ai suivi le deuxième ou le troisième choix de l’algorithme : j’ai regardé la série Marseille.  C’est Magimel qui m’a le plus surpris : il n’y a pas une réplique, aussi grotesque soit-elle, qu’il n’arrive pas à transcender. Magimel, j’en ai eu la révélation soudaine, est un acteur de génie. Aucun “Putain, qu’est ce que j’aime cette ville” ne le ridiculise.  Un voyou des quartiers nord, à un moment, réchappe d’une poursuite en voiture et tire de bonheur sur la voûte immaculée du tunnel du Prado : on est là en revanche dans une représentation du syndrome de Stendhal qui ridiculise nettement les larmes de joie que j’ai versé sur le calcaire blanc des calanques.

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