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Michael Jackson lors des "Video Music Awards" à Los Angeles, en 1995.

Michael Jackson

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Michael Jackson est l’Enseigne de Gersaint de la fin du deuxième millénaire

Michael Jackson lors des "Video Music Awards" à Los Angeles, en 1995.
Michael Jackson lors des "Video Music Awards" à Los Angeles, en 1995. Crédits : Frank Micelotta/ImageDirect - Getty

C’est l’un des derniers et des plus grands tableaux qu’a peint Watteau. Nous sommes en 1720 et le marchand de tableau Edmé-François Gersaint lui a passé commande d’une nouvelle enseigne pour sa boutique du Pont Notre-Dame. Le tableau sera donc exposé dehors, comme une publicité. Il prendra, pendant deux semaines, le soleil et la pluie. 

C’est pourtant l’une des plus belles oeuvre de Watteau et l’une des pièces maîtresses de la peinture occidentale. C’est à ma connaissance le premier chef-d’oeuvre qui ait été exposé en plein air et à la vue de tous : c’est la première oeuvre pop.  

Le tableau a quelque chose d’encyclopédique. Il représente une boutique de tableau, on en dénombre une trentaine, et ils sont tous pris sur le vif, dans leur vie de tableau, saisis dans leur fonctionnement de tableaux : les personnages représentés au milieu d’eux les regardent, les commentent, les admirent et les négocient. Watteau a représenté des tableaux en pleine expérience de médiation sociale. Il ne manque qu’un moment de leur vie de tableau, entre leur admiration, le calcul de leur valeur et leur disparition : il manque le peintre, dans ce tableau sur la peinture, il manque l’artiste, dans ce monde obsédé par l’art. 

Celui-ci est le grand invisible de l’enseigne à Gersaint, il a quitté la boutique, délégué son pouvoir, rejoint l’autre côté du pont, laissé sa toile exposé au grand air, au vent, à l’appréciation de la foule : c’est de cette manière, aussi, que l’enseigne de Gersaint est une oeuvre pop, dans ce retrait du créateur qui laisse le grand public seul décider de la valeur du beau. Mais c’est un retrait savant. La composition du tableau met en scène une boutique impossible, une boutique sans quatrième mur, une boutique tout entière déversée sur la rue. Ce serait une très mauvaise boutique de tableau, il pleuvrait à l’intérieur et le soleil délaverait les toiles.  À moins qu’on ne tende une grande bâche pour remplacer le mur manquant.  L’enseigne de Gersaint, qui fait presque deux mètres sur trois, est cette bâche. Elle est faite pour protéger et pour cacher ce qu’elle montre, comme ces grandes bâches en trompe-l’oeil qui masquent les échafaudages des monument qu’on restaure. L’enseigne de Gersaint est une grande oeuvre récapitulative : c’est un tableau d’histoire de l’histoire de l’art. C’est, symboliquement, le dernier des tableaux. On ne peindra, après elle, plus que des enseignes. L’enseigne de Gersaint vient refermer un monde et en annoncer un autre où l’art aura survécu comme reproduction technique, comme vecteur publicitaire, comme produit de grande consommation. L’enseigne de Gersaint, soumise aux éléments terribles et à la foule immense, est une oeuvre sacrificielle. 

Yoko Ono a décrit quelque chose d’assez proche, dans l’une des instructions de son recueil Grapefruit — qui lui vaut d’ailleurs aujourd’hui d’être créditée comme co-auteure de la chanson Imagine : “Imaginez votre corps se répandre rapidement partout dans le monde comme un mince tissu. Imaginez couper une partie du tissu.” Ce corps devenu tissu, devenu monde, devenu collectif, c’est celui de l’artiste-pop. De l’artiste pop dans toute splendeur cruelle.  

Michael Jackson est l’enseigne de Gersaint de la fin du second millénaire. Notre grande oeuvre commune, géniale, massacrée, expiatoire. Michael Jackson est le visage qu’a adopté la pop culture pour devenir mondiale. Michael Jackson est le premier homme mondial, il est la globalisation à visage humain, le corps sacré des prolétaires du monde. Le visage de Michael Jackson, à la fin des année 80 est partout. Il est sur les tee-shirts délavés des enfants du tiers-monde, en Afrique, en Inde, aux marges révoltées de l’Empire soviétique. Il joue au foot, il chante, il marche.  Marcher, à la fin des années 80, à la fin de la décennie glorieuse de Michael Jackson, c’est presque devenu un maniérisme du moonwalk, une façon extraordinaire de se mouvoir qui fait qu’en reprenant les même mouvements de jambes que la star planétaire, on n’arrive pourtant à rien d’autre qu’à bêtement avancer.  

Tout le monde marche vers lui, et Michael Jackson est le seul à reculer, comme s’il aspirait l’espace, comme s’il en était le point de fuite. Bientôt, beaucoup plus vite, même, qu’on l’aurait cru, l’espace va se refermer autour, et Michael Jackson va disparaître du monde, se replier dans une sphère creuse dont il sera le dernier habitant.  Ou plutôt la question délicate de savoir s’il en aura été le seul habitant, à telle ou telle date de son étrange réclusion, sera devenue une question judiciaire — et le parcours de la star, subordonné à cette réponse impossible, sera devenu une longue et impossible expiation médiatique, comme s’il avait fallu, pour qu’il soit un artiste pop complet, une créature publique, que son intimité elle-même ait été scandaleuse.

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