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Le philosophe Michel Foucault, au Musée Rodin, en mai 1984, à Paris.

Michel Foucault

3 min
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Foucault était chauve et il avait l’air sérieux.

Le philosophe Michel Foucault, au Musée Rodin, en mai 1984, à Paris.
Le philosophe Michel Foucault, au Musée Rodin, en mai 1984, à Paris. Crédits : MICHELE BANCILHON - AFP

J’ai passé trois mois en Italie à la fin de l’année 2001 : je suis parti un peu après le 11 septembre et un peu avant AZF. J’ai manqué de répartie, du coup, le jour où mon chauffeur de taxi, après m’avoir montré à gauche un quartier chanté par Nougaro m’a montré à droite le ground zéro toulousain pour me faire part de ses soupçons sur la thèse officielle de l’accident. 

L’explosion d’AZF, c’est comme la mort de Johnny : n’étant pas en France au moment des faits, je ne comprendrais jamais tout à fait leur effet sur mes compatriotes. J’ai tout raté, de toute façon, cette année-là : la ville où le programme Erasmus avait eu la délicatesse de m’envoyer avait été le théâtre, un mois avant mon arrivée, de violents affrontements entre pro et altermondialistes. C’était même là, à Gênes que la mondialisation avait fait son premier mort. C’était quelques mois avant le passage à l’Euro et je me revois sortant de pénibles liasses de 400 000 lires du distributeur pour payer mon loyer — une invivable colocation avec trois finlandaises. 

C’était juste avant le passage à l’euro — les premiers euros que j’ai vu, je les tirés, je m’en souviens, au distributeur BNP de la rue Soufflot. Car mon expérience italienne a été un demi-échec : incapable de parler italien ou finnois, et donc de subvenir à mes besoins, j’avais dû rentrer en France avant Noël.  À part lire dans ma chambre, je n’aurais pas fait grand chose en Italie.  Les éditions de Minuit s’étaient heureusement jetées sur l’Italie avec plus de rage que moi, plus de succès qu’Hannibal.  C’est comme ça que j’ai lu tout Robbe-Grillet, les Répertoires de Butor, les livres sur le cinéma de Deleuze et L’archéologie du savoir de Foucault.  

De retour en France j’ai vivoté un peu chez mes parents à Nantes. Un IKEA venait d’ouvrir, j’ai postulé mais je n’ai pas eu le job. Je devais être traumatisé encore par la Scandinavie ou simplement trop snob pour ranger des ampoules — j’avais souri quand on m’avait demandé si j’aimais ranger des ampoules. Je me souviens d’ailleurs d’avoir lu, sur le parking, un numéro d’Art Press sur un artiste brésilien qui rendait des lapins fluorescents : un objet IKEA devenu vivant.  J’ai fini en intérim par préparer des commandes pour une PME qui commercialisait des grands rouleaux de papier thermosensible. 

J’ai appris là l’élimination de la France du mondial coréen à la radio et j’ai décidé, enfin, plus par ennui que par désespoir, de reprendre mes études — j’avais fini le solitaire de Windows 95.  Ce qui consistait d’abord à contacter un étudiant et à photocopier ses cours. Je ne m’en suis pas trop mal sorti mais cela ne représentait que 40% de la tâche.  Le reste devait aller à l’écriture d’un mémoire de 100 pages. J’ai fait une courte enquête pour déterminer quel était le moins sérieux, le plus complaisant de nos professeurs. Et je me suis lancé. Je crois que c’est dans les Répertoires de Butor que j’avais entendu parler pour la première fois de Raymond Roussel, un écrivain à peu près fou mais très méticuleux. J’avais lu Locus Solus, son chef d’œuvre, et j’avais adoré. Mais la bonne nouvelle c’est que Foucault lui avait consacré tout un livre : j’avais mon idée de mémoire. Je m’y suis mis aveuglement, écrivant à peu près n’importe quoi et paraphrasant pas mal. J’avais supplié, aussi, un ami de m’offrir Dits et Écrits. L’index était super, j’étais rapidement tombé sur une phrase énigmatique que je reprendrais telle quelle et qui donnerait à mon mémoire le caractère énigmatique qui lui faisait jusque-là défaut : le Raymond Roussel de Foucault était en fait sa grande explication avec Heidegger. C’était la clé de toute son œuvre. J’ai eu la mention assez bien, ça m’allait largement. Bac 4 en un été j’avais bien réussi mon coup. Je recommencerais même quelques années plus tard avec un mémoire sur le principe d’identité des indiscernables — ça se passerait cette fois plus difficilement, le prof étant bien plus sérieux.  

Je n’irais pas beaucoup plus loin que l’inscription en thèse. Mais je reste — c’est toute ma carrière universitaire — encore sur quelques mailing liste d’appel à contribution.  Il y avait un oral, à l’examen de maîtrise. Mon co-examinateur en avait profité pour me poser une question excellente : le Raymond Roussel de Foucault relevait-il du structuralisme ? Je n’en avais aucune idée. Oui, sans doute. Foucault était chauve et il avait l’air sérieux.  C’est un peu ça, Foucault : l’allégorie du sérieux de l’université française.

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