LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Michel Houellebecq

"C’est le mélange savant de grotesque et de sérieux qui rend les choses houellebecquiennes"

3 min
À retrouver dans l'émission

Où l'on apprend qu'Houellebecq a longtemps été houellebecquien, mais ne l'est plus.

Michel Houellebecq
Michel Houellebecq Crédits : Michele Tantussi - Getty

Houellebecq a donné naissance à l’un des plus intéressants adjectifs de la langue française.

Quelque chose de houellebecquien, c’est quelque chose de si triste que son existence présente un charme irrésistible — le tragique est un instant subjugué par le charme romantique de son apparition.

Aller au marché de noël de la Défense, déambuler entre les chalets de bois installés entre les tours de verre, c’est une expérience houellebecquienne. 

Les mariages, quand les mariés sont laids et qu’on imagine les enfants abominables, sont des cérémonies houellebecquiennes. 

Les enterrements, trop monotones, ne le sont pas spécialement, sauf s’il fait anormalement beau et qu’une fête foraine diffuse au loin une chanson de Patrick Sébastien. 

C’est le mélange savant de grotesque et de sérieux qui rend les choses houellebecquiennes.

Il faut que cela soit moche, mais avec une application, une rigueur extrême. 

C’est pour cela sans doute que Houellebecq plait autant aux allemands, ce peuple si surpris d’avoir atteint, avec la Porsche 911, à la grâce et à la légèreté des automobiles italiennes, qu’il a dû inventer la Porsche Cayenne, sa version 4X4, à la tenue de route exquise et à la ligne abominable, pour se rassurer sur lui-même.

La Porsche Cayenne, étonnante impasse du design automobile, est éminemment houellebecquienne : improbable et néanmoins, à sa façon, irrésistiblement attachante du haut de son habitacle surélevé, de sa hauteur romantique qui l’empêche de trop aimer la nature, comme d’être vraiment à l’aise en ville. 

Comme est houellebecquienne cette parka Camel immense aux poches innombrables, si pratique pour la chasse, si inadaptée partout ailleurs, notamment en ville, où seul Michel Houellebecq a d’ailleurs pris l’initiative de la porter.

On n’avait pas vu pire horreur depuis le manteau à col en fourrure d’Oscar Wilde. 

Houellebecq a longtemps été houellebecquien — avec l’application d’un dandy.  

La réussite est totale : il est devenu la plus grande star française à l’international avec Gérard Depardieu. 

La transformation du meilleur romancier français de son époque en star du show-business a été peu analysée.

Je lui prédisais, il y a encore dix ans, en écrivant sur son oeuvre, un destin d’écrivain exemplaire, entre Baudelaire et Novalis — rien de plus.

J’ai raté sa rencontre avec la société française.

On me demande justement avec une curiosité extrême si j’ai déjà rencontré Houellebecq. Et tous ceux qui l’ont rencontré font des récits passionnés de l’événement — qui donnent souvent lieu à des livres, voire à des films hagiographiques. 

Et bizarrement, alors que j’ai lu plusieurs fois tous les livres de Houellebecq et presque toute cette littérature secondaire, et que j’avais été jusqu’à braver, le jour de sa sortie, des manifestations énamourées de raëliens pour aller voir en salle La possibilité d’une île, je n’ai pas vu La disparition de Michel Houellebecq, et je n’en ai même jamais eu envie.  

Cet egotrip, cette rencontre entre un auteur et son public comme il n’y en a peut-être qu’une par siècle — et encore, comme une rencontre ratée, se produisant en général au moment des funérailles — cela ne m’intéressait pas. 

Sans doute car c’était trop houellebecquien pour moi, houellebecquien au carré ou au cube : il ne s’agissait plus seulement d’un auteur qui jouait avec lui-même que d’un pays entier qui tombait sous le charme de l’opération. C’était comme un dandysme d’état. 

C’était aussi désagréable et malséant que ce jour triste d’hivers où Charlie Hebdo était devenu le journal officiel de la Cinquième République. 

Devenu à peu près en même temps l’écrivain officiel de la France — il était en couverture du Charlie Hebdo d’avant le double massacre des Kouachi et de l’oecuménisme — Houellebecq m’était devenu désagréable. 

Tout cela s’est refermé d’un coup dans l’absurde cloche du chapeau melon du jeune marié coquet, tel qu’il est apparu l’autre jour, réconcilié, à la mairie du 13e au bras de sa nouvelle épouse.

Il était soudain redevenu, après une odyssée de la laideur, ce jeune adolescent dont il s’avouait lui-même surpris, dans les pages d’un journal publié en 2005, de la beauté inattendue : en se mariant, Houellebecq renouait enfin avec les promesses d’une puberté étonnamment gracieuse. 

Oubliées les affèteries de l’âge adulte : les parkas informes, la calvitie, les sacs Monoprix, les cigarettes et l’alcool, la douleur de vivre et les consolations amères de la gloire. 

C’était comme si tout cela n’était pas arrivé et qu’il était rendu à lui-même — un peu bizarre, mais comme le sont toujours les adolescents géniaux.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......