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Représentation d'un dîner chez Molière à Auteuil, milieu du 17e siècle

Molière

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C’est sa naissance qui me fascine le plus chez Molière, sa naissance bien plus que sa trop théâtrale, et un peu exagérée mort sur scène.

Représentation d'un dîner chez Molière à Auteuil, milieu du 17e siècle
Représentation d'un dîner chez Molière à Auteuil, milieu du 17e siècle Crédits : Stock Montage - Getty

Molière, le plus grand auteur dramatique de notre histoire, est un écrivain qu’on cesse en général d’aimer après le bac, en découvrant Shakespeare. Shakespeare à qui rien ne résiste, Shakespeare auteur complet et poétique, aux métaphores toutes intactes et aux intuitions politiques éternellement actuelles. Shakespeare semble fait du tissu même des songes quand Molière demeure en tout le fils d’un drapier du Pont Neuf : petit français mesquin, moqueur et rationnel. 

C’est pourtant sa naissance, qui me fascine le plus chez Molière, sa naissance bien plus que sa trop théâtrale, et un peu exagérée, mort sur scène. 

Il est né rue Saint-Honoré, entre les Halles et la Seine, et c’est encore l’endroit de Paris qui me fascine le plus, le seul où j’arrive encore à me perdre ou à découvrir des rues, comme la rue de l’arbre sec ou la rue des orfèvres. 

On est là tout près de l’endroit où Ravaillac, 12 ans plus tôt, poignarda Henri IV.

Mais, c’est une autre mort qui m’a marqué ici, le jour où je longeais Saint Germain l’Auxerois en direction du Louvre, et que les pompiers faisaient passer sur un brancard une femme très âgée de son immeuble à leur camion : elle avait les yeux grands ouverts sur le ciel bleu et j’étais certain que c’était la dernière fois qu’elle le regardait, déjà fondue en lui avec la facilité d’un doigt qu’on enfonce dans de la pâte à modeler. 

Et le premier arrondissement a gardé de cette expérience la forme d’un emporte-pièce, aux rue profondes, tranchantes et médiévales, quelque chose du sceau gravé de l’ancien monde. 

Le premier arrondissement, c’était tout Paris, pour moi, quand je venais faire le tour de la Samaritaine pour voir les décorations de noël ou, plus tard, quand j’écrivais au marqueur noir l’adresse grinçante des animaleries du quai de la Mégisserie sur le film de mes palettes, quand je serais, un été, magasinier chez Royal Canin. 

Le premier arrondissement, entre la place Dauphine et la Place Vendôme, les Tuileries et le Palais Royal, le Louvre et la Comédie française, Saint Eustache et les 2500 tonnes d’or pur de la Banque de France, entre les statues équestres d’Henri IV et de Louis XIV, les boutiques de luxe de la rue Saint-Honoré et la librairie souterraine de la Fnac, c’est tout ce qui pourrait suffire à faire renaître Paris et la France en cas de catastrophe. Il y a dans cet arrondissement sans supermarchés quelque chose d’autarcique, dans ce lieu dévoué aux caprices de la mode quelque chose de nécessaire, quelque chose d’une capsule temporelle intacte.

C’est ici que Bonaparte fit partir les premiers boulets de canon de sa future fortune, ici que fut tiré, à une fenêtre de l’actuelle rue Perrault, le premier coup de la Saint-Barthélemy, contre Coligny, qui seulement blessé, devait être poignardé, émasculé, éviscéré et décapité le surlendemain. La violence historique est tout entière contenue dans cet arrondissement serré comme une scène de massacre sur un sarcophage romain.

Mais c’est là aussi que la Joconde à sa fenêtre regarde l’humanité défiler devant elle. 

Ici qu’on a construit la Sainte Chapelle pour accueillir un fragment de la croix, et recueilli, un peu plus au nord, dans l’église Saint-Leu, les reliques de celle qui l’avait retrouvé, Hélène, la mère du grand Constantin.

Tout est trop signifiant ici, tout tend à la magie.

Il existe, sur une placette secrète, une fontaine rocaille qui servit un temps de consulat d’Andorre, un hôtel particulier qui servit quelque part d’ambassade au Texas. 

J’aurais tendance à attribuer à la géographie si fine et si prodigieuse du premier arrondissement une sorte d’éternité particulière, celle de la ville, peut-être, celle de Paris en tant qu’universel.

C’est seulement à ce prix, en admettant Paris comme universel et propriété éternelle du monde, qu’on pourra faire remonter Molière au niveau de l’universel, de l’éternel Shakespeare.

Molière aurait vu là, dans la boutique familiale, dans le Paris de son enfance, défiler tous les types humains.

C’est quelque chose qu’on découvre, en grandissant : l’art de Molière ne relève en rien de la caricature. L’avare existe, en pire encore, les précieuses en plus ridicules, les malades en plus imaginaires, les Sagnarelles abondent au grand désarroi des Alcestes qui n’arrivent pas à complètement les haïr. 

On sait peu de chose de la vie de Molière, ces 13 années de tournée à travers la France sont mal documentées, ses années versaillaises le sont presque trop. 

Mais, il n’y a peut-être qu’une seule chose à savoir, qui détermine toutes les autres : c’était un citoyen du premier arrondissement de Paris — et c’est encore au-dessus de citoyen du monde.

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