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Le Sacré-Coeur sur la butte Montmartre

Jouer à Tetris à Montmartre

3 min
À retrouver dans l'émission

Dehors le soleil insistait et faisait tomber sur Paris ses grandes barres implacables

Le Sacré-Coeur sur la butte Montmartre
Le Sacré-Coeur sur la butte Montmartre Crédits : Evan Lang - Getty

C’était un dimanche un peu contradictoire : Nintendo venait de lancer un Tetris en mode battle royal mais il y avait un grand soleil. 

Tetris en mode battle royal, cela voulait dire qu’il y avait  autour de l’écran principal 98 écrans plus petits sur lesquels jouaient 98 autres joueurs disséminés dans le monde, et qu'à chaque fois que quelqu’un faisait une ligne, celle-ci venait se matérialiser comme une pénalité grise sous les briques d’un de ses adversaires, sur un rythme technoïde de plus en plus rapide — j’ai fait un peu plus de 80 parties en 4 heures et je n’ai jamais fait mieux que quatrième. 

Mais dehors le soleil insistait, il faisait tomber sur Paris ses grandes barres implacables et impossible cette fois de les mettre en réserves en appuyant sur L. 

J’ai fini par céder et par monter à Montmartre — un gros bloc caverneux de tetrominos de gypse facile à résorber, avec suffisamment de vides encore et de parties interdites — cet escalier privé entre les rues Junot et Lepic, ce petit cimetière caché autour de l’église Saint-Pierre — pour tenter des T-spins, cette figure merveilleuse qui consiste à faire pivoter un T sur lui-même dans une cavité qui devrait normalement rendre cette rotation impossible : c’est au nombre de T-spins qu’on reconnait les grands joueurs de Tetris.

Un gros bloc de meulière en travers du chemin, un calvaire en rocaille en guise de T  : tout était bien en place, les T-spins avaient été facile à faire et les pièces attendues tombaient les unes après les autres : place de Tertre, bateau lavoir, Lapin agile, moulin de la Galette. 

Quelqu’un qui jouait contre moi  à Versailles m’avait lancé une sévère attaque et je m’étais pris un gros Sacré-Coeur qui verrouillait d’un coup les vides appétissant des anciennes carrières. Mais j’avais heureusement gardé en réserve les deux colonnes d’un ancien temple antique dans la petite église voisine et je pourrais à tout moment lancer une contre-attaque païenne et destructrice. 

Ce type de férocité urbanistique qui transformait ma modeste balade en réplique en réalité augmentée de la Commune de Paris est connue : on l’appelle l’effet Tetris. Passé un certain nombre d’heures à jouer, tout est barre et tout est carré, le cerveau réclame ses pièces disparues et le monde se met à les lui fournir.

Le panorama parisien était devenu un gigantesque Tetris dont je pouvais, après des années de pratique, nommer presque toutes les pièces, même les plus difficiles et les plus éloignées  : la tour télé de Romainville, les immeubles de la place des Fêtes, les deux tours carré de l’église Saint Vincent de Paul, le rocher de Vincenne, l'hôpital de Villejuif, le clocher de l’église de Gentilly, la tour hertzienne e Meudon.

Mais il faisait anormalement beau pour un mois de février et la lumière rasante produisait aussi des effets plus subtiles, des décrochement soudain et inédit dans ce paysage trop connu : un toit qui brillait anormalement et qui révélait la présence d’un immeuble caché, la cascade de brique rouge d’un conduit de cheminée à travers un grand mur monotone, une couronne dorée au pignon d’une folie.

Je suis enfin arrivé, à gauche après les seins polis du buste de Dalida, au Châteaux des Brouillards, avec son grand arbre tordu comme s’il n’en pouvait plus de supporter le corps pendu de Nerval.

Il y avait là, derrière, comme un joueur de Tetris devenu finalement fou, une statue de Saint-Denis qui tenait sa tête à la main, prêt à résoudre cette incongruité proprement montmartroise qui fait se côtoyer ici un grand immeuble haussmannien de sept étages et une minuscule maison en pierre de taille.

En recherchant sa date de construction dans mon dictionnaire des rues de Paris je suis tombé sur une description de la Mire du Nord, toute proche — la clé secrète de la carte de Cassini dont la portée valait toute les attaques à distance que je projetais à travers le monde entier en jouant à Tetris en mode battle royal : on était là sur le sommet commun des trois premiers triangles géodésique de la France moderne, l’un qui partait tout droit vers le nord dans la forêt druidique de Carnelle avant d’aller chercher son second sommet sur les coteaux de la Marne entre Chelles et Claye-Souilly, l’autre qui filait jusqu’à Brie Comte-Robert, le dernier qui venait s’accrocher comme une bannière à la tour de Montlhéry.

Redescendu, enfin, dans la rue de Steinkerque, je me suis demandé, au milieu des boutiques de souvenir longues comme des barres providentielles, lequel de ces acheteurs de Tour Eiffel miniatures j’aurais à affronter bientôt. 

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