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Train fantôme

Mourir à Disneyland devrait être une nouvelle attraction

4 min
À retrouver dans l'émission

La mort, au fond, c’est ce qui manque aux parcs Disneyland pour être vraiment complets.

Train fantôme
Train fantôme Crédits : Michael Ochs Archives / Intermittent - Getty

Les parcs Disneyland feraient face, partout dans le monde, à un afflux de visiteurs inquiétants, des visiteurs venus disperser, en toute discrétion, les cendres de leurs proches dans les parties les plus enchantées du parc.

Je connaissais la légende urbaine selon laquelle Walt Disney se serait fait inhumer sous les rochers de l’attraction Pirate des Caraïbes du premier Disneyland. Selon certaines de ses variantes, dignes du mythe de l’empereur Barberousse, endormi sous une montagne, il aurait été maintenu, même, dans un sommeil identique à celui de la Belle au bois dormant, et tout l’appareillage du parc, du parc comme gigantesque laboratoire de Frankenstein, serait une sorte de respirateur artificiel — Walt Disney avait d’ailleurs continué à signer tous ses films. 

Mais il semble qu’il ne s’agisse pas, cette fois d’une légende urbaine. De nombreux visiteurs transformeraient bien les parterres des parcs Disneyland en ce qu’on appelle pudiquement, dans nos cimetières, des carrés du souvenir. 

Les équipes de nettoyage, tout autour du monde, seraient aujourd’hui formées à cette problématique, des filtres spéciaux auraient été installés sur leurs aspirateurs et les règlements des parcs prévoiraient  l’expulsion immédiate des contrevenants. 

Ceux-ci ont du s’adapter : faire rentrer cendres à Disneyland reste plus facile que de faire rentrer du shampoing dans un avion. 

La technique la plus répandue, saupoudrer le défunt un peu partout comme on assaisonnerait le royaume de la magie avec un peu de l’amertume de la mort, évoque celle qu’avaient imaginée les prisonniers de La Grande évasion pour disperser discrètement les gravats du tunnel à travers le camp : des poches secrètes cachées dans le bas de leur pantalons et à l’ouverture actionnée par des fils au niveau de la taille. 

Le genre de panoplie qu’on finira peut-être par trouver dans les boutiques du parc. 

Cela m’a rappelé cette synthèse géniale de l’écrivain de science-fiction William Gibson, à la suite de sa visite de Singapour : c’est Disneyland avec la peine de mort. 

La mort, au fond, c’est ce qui manque aux parcs Disneyland pour être vraiment complets. 

Ceux qui la font ainsi entrer en contrebande ne sont, à leur manière, que des pionniers. 

Les enfants apprennent l’existence de Disney avant de savoir parler. 

On pourrait vivre une vie entière en ne consommant que des produits Disney. 

On pourrait cosplayer sa vie et se protéger du monde dans l’énorme tête en mousse d’un personnage du parc. 

Certains enfants souffrant de pathologies particulières — hyperactivité extrême, autisme lourd, épilepsie chronique — passent déjà leur enfance avec un casque sur la tête. 

Qui ferait faire aujourd’hui, d’ailleurs, du vélo sans casque à son enfant ? 

Qui ne rêverait de vivre dans un monde où toute mort accidentelle, tout crime aurait été rendu impossible ? 

On oublie que le premier Disneyland était un projet de cité idéale dont le parc n’aurait été que le dépliant publicitaire en 3D, ou la cathédrale modernisée. Disneyland, dans le premier projet de Walt Disney, c’était plus un village fermé pour retraités qu’un projet pour enfants. Tout était prévu et rationalisé, jusqu’au ramassage des ordures et à l’inhumation de morts. 

Disneyland Paris est d’ailleurs, d’après les termes de la convention signée avec l’état en 1987, autant un parc d’attraction qu’une opération de promotion immobilière. 

Le petit cimetière de Magny-le-Hongre, ville Disney par excellence, malgré son camouflage néo-briard, est presque une résurgence du parc. Il se remplit peu à peu.

Mourir à Disneyland : c’est le dernier privilège accordé aux résidents à vie du parc.

La peur de la mort, pas tout à fait dissipée — sans doute car elle est métaphysiquement nécessaire au bon fonctionnement des mécanismes de divertissement — aura été en attendant un bien précieux et rare. C’est elle qui nous conduit dans les profondeurs du manoir hanté. C’est elle que l’on vient chercher au sommet des attractions, juste avant que le chariot s’élance. 

J’ai vu passer, sans trop savoir si c’était un gag ou un projet artistique, un projet de montagne russe capable d’euthanasier leurs occupants, par une succession de boucles prises à une vitesse beaucoup trop grande.

Les grands bateaux de croisières sont déjà équipées d’une morgue et mourir à Disneyland devra, à un moment, faire partie de l’expérience — autrement que sous sa forme accidentelle, comme lorsqu’un agent de nettoyage de Disneyland Paris s’est fait happer par une des barques métalliques d’Its a Small World, au milieu des marionnettes animées.

Il avait peut-être aspiré lui-même quelques restes humains avant d’être le premier à expérimenter cette attraction immense et inconnue qui les supplante et qui les justifie toutes — la mort comme un dernier coupe-file.

Chroniques
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La Chronique de Jean Birnbaum
La chronique de Jean Birnbaum du jeudi 01 novembre 2018
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