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Dans les caves d'Elephanta Caves, la statue de la déesse hindou Shiva, sur l'île deMumbai

Mumbai

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Le monde est plus réussi comme coffee table book que comme planète.

Dans les caves d'Elephanta Caves, la statue de la déesse hindou Shiva, sur l'île deMumbai
Dans les caves d'Elephanta Caves, la statue de la déesse hindou Shiva, sur l'île deMumbai Crédits : Frédéric Soltan/Corbis - Getty

Je ne suis jamais allé à New-York mais je me souviens très bien de la bande-annonce d’un vieux film catastrophe avec Stallone. Ça commençait par des vues aériennes commentées en voix off :  "L’île de Manhattan. Le cœur de l’Amérique. La capitale du monde. Ils sont plusieurs millions chaque jour à emprunter les tunnels et les ponts qui la relie au continent.” La caméra filmait alors d’interminables files de voitures. Et évidemment ça finissait très mal : un tunnel s’effondrait sur la voiture de Sylvester Stallone : «  Imaginez Manhattan soudain coupé du monde. » 

Manhattan soudain coupé du monde : j’y suis allé, c’est Mumbai.  La ville a à peu près la même forme, une longue presqu'île d’orientation nord-sud, peuplée par plusieurs millions d’habitants et servant de capitale économique. Sauf qu’on aurait oublié ici de disposer autour d’elle l’hinterland urbain qui fait de l’île de Manhattan, moyennant quelques infrastructures routières, le centre géographique de toute la mégalopole : pas de New-Jersey à l’ouest, par exemple, sur l’autre rive de l’Hudson, mais un fleuve élargi aux dimensions d’un océan, et aucune terre avant le sultanat d’Oman. Le résultat, évidemment, c’est que les embouteillages, sur un axe nord-sud complètement saturé, sont ici parmi les pires du monde.  

C’est à peine mieux à l’est, où Brooklyn aurait été remplacé par une immense baie — baie que, comme un hipster incrédule, j’ai voulu arpenter, pour aller visiter les temples troglodyte de l’île d’Elephanta — hybridation tropicale du Mont Saint-Michel et d’Angkor. Le bateau a d’abord longé les installations d’un port militaire et nous sommes passés tout près d’un porte-avion.  

J’aime beaucoup les porte-avions, je me souviens du Foch et du Clemenceau, je ressens beaucoup d’empathie pour le Charles de Gaulle et je pourrais passer des heures sur les blogs qui leur sont consacrés.  Je me suis ainsi récemment interrogé sur l’une de leurs caractéristiques les plus saillantes, ce qu’on appelle l’îlot — à la fois tour de contrôle, radar et tourelle de tir. J’ai appris qu’ils généraient des turbulences, mais les supprimer, comme l’avait tenté la marine japonaise — avec les résultats que l’on connaît —  demeure difficile. On les a donc gardé, sur le côté tribord des appareils. Différentes théories s’affrontent sur les raisons de ce choix, qui pourrait être de pure convention, comme induit par le couple latéral des moteurs au démarrage, qui auraient tendance à faire pencher les bâtiments vers babord — les îlots faisant contrepoids. L’autre caractéristique esthétique majeure des porte-avions, le fait que leur piste soit oblique, est d’ailleurs elle aussi liée, mais pour d’autres raisons, à leur asymétrie — quelque chose qui viendrait rappeler, peut-être, la glorieuse anormalité de la guerre.  

Habitué à l’horizontalité des bâtiments français, j’avais peu apprécié cependant l’inclinaison finale du pont d’envol de mon porte-avion — cette façon presque comique de se terminer en tremplin, caractéristique des marines russes et anglaises, d’où provenait sans doute mon appareil, et qui traduit comme un manque de confiance devant la puissance de ses catapultes. 

Mais d’autres bâtiments au mouillage lui avaient déjà succédé, reliés à une longue digue qui laissaient espérer la construction prochaine d’un équivalent du pont de Brooklyn à travers la baie. L’île d’Elephanta était plaisante et touristique — mais moins fascinante que la photographie de Malraux devant une tête géante de Shiva qui m’avait donné envie de la visiter. 

L’exotisme, c’est toute la difficulté des voyages, n’est jamais une propriété locale, à la différence de la chaleur, de l’humidité et des singes chapardeurs. Le monde est plus réussi comme coffee table book que comme planète. 

J’ai finalement quitté le chemin des temples pour m’engager sur un sentier plus escarpé qui menait jusqu’à deux énormes pièces d’artillerie dissimulées dans la jungle.  Le souvenir de la guerre possédait une sacralité supérieure à celle des temples, une aura plus inquiétante. Les canons modifiaient la structure de la baie, ou plutôt lui donnait sa forme définitive, en justifiait la géographie hasardeuse — un peu de fatalité humaine avait ici contaminé le grand désordre des choses. On voyait, du sommet de l’île, les réacteurs lointains d’une centrale nucléaire et, sur l’autre versant, à l’opposé des temples, les structures étonnamment proches d’un grand port moderne.  

Il était là, sans doute, le secret d’Elephanta : c’est un décors posé entre la presqu'île de Mumbai et son terminal conteneur, un jeu avec le temps autant qu’avec l’espace, un habile remploi paysager de la géographie. J’étais monté au sommet de l’îlot central de la métropole pour constater sa plaisante asymétrie vis-à-vis sa trop fonctionnelle rivale de l’ouest.

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