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Hayao Miyazaki

Nausicaa

3 min
À retrouver dans l'émission

Il faut imaginer Wall-E heureux

Hayao Miyazaki
Hayao Miyazaki Crédits : Frazer Harrison - AFP

Il ne faut pas beaucoup de temps pour se rendre compte qu’on est face à un chef d’œuvre. Avec Nausicaa de la vallée du vent, le grand manga qu’a publié Miyazaki, cela s’est passé à la sixième page. Je n’y comprenais pas grand chose, j’étais dans la forêt et l’héroïne portait un masque à gaz. Il y avait une tête casquée géante à côté d’elle, mais ce qui l’intéressait c’était une énorme carapace vide. Elle l’a escaladée et avec la poudre d’une cartouche elle en a détachée une des monstrueuses protubérances — “ce sera parfait pour les coupoles du gunship”. Elle s’est enfin assise là et a tenu l’objet au dessus de sa tête pour regarder à travers lui une pluie de spores mortels, dont on apprendra plus tard qu’ils ne sont qu’un des éléments du cycle par lequel la forêt purifie un terre empoisonnée par une guerre ancienne. Toute l’histoire de Nausicaa, ces 6 tomes denses publiés entre 1982 et 1994, était ainsi destinée à se résorber dans ce récit écologique plus vaste : ce qui tuait aujourd’hui les humains, ces spores contre lesquels ils luttaient avec des incendies dérisoires, contribuaient à rendre la Terre à nouveau habitable. 

Nausicaa, c’est une romance lovelockienne — du nom de ce biochimiste anglais, mystérieusement centenaire, James Lovelock, qui a pour la première fois décrit la vie sur cette Terre de façon systémique : non pas un organisme unique mais un principe d’homéostasie global, à la fois thermostat, usine chimique et architecte.

Et ce que nous a appris Lovelock, dont Nausicaa est légèrement postérieur à la vulgarisation des thèses, c’est que la vie se développe en général dans les décombres des règnes antérieurs. Le cycle actuel du carbone et de l’oxygène n’est qu’une sorte de vaste usine de retraitement. 

Il faut imaginer Wall-E heureux. 

Tout là bas, au cœur de la forêt maudite de Nausicaa, les arbres ont commencé à cristalliser et à former du sable inoffensif — pour quelle espèce inconnue ? 

Mais si je reviens au début du premier tome de Nausicaa, ce qui m’a impressionné, c’est la vitesse prodigieuse du récit. A peine la coupole installée sur le gunship de la vallée du vent, l’intrigue décolle soudain, quand Nausicaa part l’essayer. 

Il se passe, en fait quelque chose d’absolument délicieux, et que je peine un peu à définir — sinon en spoilant injustement une sympathique série B de science-fiction, La stratégie Ender, dans laquelle Harrison Ford entraîne des adolescents à combattre une menace extraterrestre. De simulations en simulation, le jeune Ender finit par prendre des décisions de plus en plus risqué, sacrifiant même des vaisseaux entiers pour parvenir à la victoire. On apprend alors qu’il ne s’agissait pas d’une simulation, mais de la véritable bataille finale — Ender en ait un peu fâché mais l’humanité était sauve. 

Et on trouve bien quelque chose de cet ordre dans Nausicaa, car à peine embarqué dans le gunship, pour ce qui ressemble à un vol d’essai, Nausicaa est capturée par l’intrigue principale — elle récupère, après avoir secouru les victimes d’un crash,  un artefact capable de réanimer l’un des géants dont on a aperçu la tête dans les première page, et qui jouera un rôle central dans la guerre entre les Dorks et les Tolmèques. 

Je ne peux m’empêcher de noter au passage des similitudes avec l’histoire "La planète des Chats", de Wasterlain, qui voit cette fois des surdoués emmener le Docteur Poche à l’autre bout de l’univers dans une moissonneuse-batteuse modifiée.

Mais, pour revenir à Nausicaa, l’astuce scénaristique, aussi ancienne, sans doute, que la BD, fonctionne merveilleusement bien — c’est presque aussi rapide que Tintin au pays de Soviets, pour donner une comparaison peut-être moins déplacée qu’il n’y parait. Miyazaki explique en effet qu’il a renoncé aux splendeurs du grand récit communiste pendant qu’il travaillait sur Nausicaa.

On se croyait en tout cas parti pour un tour de présentation du monde imaginaire, mais on est déjà sur la rampe de lancement de l’intrigue. Et la chose a encore quelque chose de lovelockien, si le réchauffement climatique est bien le grand événement dont nous sommes les contemporains : nos cycles habituels, saisonniers, ceux des anciennes d’histoire, les derniers vols d’essai de nos années d’apprentissage — je pense à tous ces livres rassérénant dont l’unique enjeu dramatique est la préparation de l’hiver,  La Famille Souris, les Schtroumpfs ou Game of Thrones —  sont en train de s’écraser sur un temps aux enjeux dramatiques trop grand pour nous, à moins que nous démontrions, comme Nausicaa, d’exceptionnelles vertus d'héroïsme. Et que nous laissions sa chance au temps du mythe, un temps lent, souverain et géologique.

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