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Logo Netflix affiché durant la "Paris Games Week" en octobre 2017 à Paris

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Le film idéal est un tatouage du fond de l’œil.

Logo Netflix affiché durant la "Paris Games Week" en octobre 2017 à Paris
Logo Netflix affiché durant la "Paris Games Week" en octobre 2017 à Paris Crédits : Chesnot - Getty

Nous en sommes, dans l'histoire du cinéma, à l’âge tardif des blockbusters. Le premier blockbuster a presque 50 ans, c’était Les Dents de la mer, et sa fraîcheur salée et sanguinolente se décline aujourd’hui, chaque été, en une dizaine de films rivaux — une grande débauche de cinéma enchevêtrée de suites, de prequels, de reboots, de galaxies lointaines, de multivers et de fins du monde évitées de justesse. Cela ressemble à un âge d’or : des films qui coûtent un milliard de dollar se remboursent sur leurs deux premières journées d’exploitation — dans le meilleur des cas. La nature du risque industriel est profondément changée. Les studios avaient autrefois 52 semaines pour lisser leurs comptes. Tout se décide aujourd’hui en quelques heures au creux de l’été.  On parle d’ailleurs de tentpole movies — des blockbusters si gros qu’ils engagent aujourd’hui la survie du studio qui les produits.  Ça parlera peu à ceux qui n’ont pas connu les tentes canadiennes et leurs poteaux centraux proéminents — il était recommandé de piquer des pommes de terre dessus pour se protéger de la foudre.  Tentpole, plus spécifiquement, c’est un terme qui vient du cirque, de l’âge d’or du grand cirque américain. C’est l’immense poteau qui viendra tendre la toile du chapiteau itinérant. S’il tombe, tout le cirque est par terre, tout le studio s’effondre. L’équivalent de la pomme de terre, contre la foudre de l’insuccès, serait ici le marketing. Les affiches et la voiture qui passe en boucle dans les rues pour annoncer le spectacle. Tout cela est délicieusement archaïque et artisanal.  

Hollywood déploie tous les étés un chapiteau un peu plus gros. Les coutures craquent un peu. On voit les deux ou trois films absorbés pour en faire un seul. Un jour Indiana Jones retrouvera le sabre de Vador en fouillant Tatooine. Même la 3D ressemble à ces collectes que font les clowns, l’été, entre deux numéros, pour acheter du fourrage pour l’hiver. C’est là que la nouveauté radicale du modèle Netflix m’a impressionné. L’acte d’achat du film s’est retrouvé infiniment simplifié. Plus de place de parking à trouver, plus d’amis à convaincre, plus de de décision rationnelle à prendre. Le film vient à nous sans effort. C’est beaucoup plus, en même temps, que le mythe vieillissant du cinéma à domicile. Comme me le faisait remarquer ma fille : Netflix c’est comme YouTube sauf qu’il n’y a pas besoin de marquer. Le journaliste du Monde, de retour d’un voyage de presse en Californie et dont je viens de lire le rapport ne dit pas autre chose : l’expérience utilisateur est d’une fluidité confondante, les algorithmes sont des merveilles, les serveurs sont doués d’ubiquité. Il existe un bouton pour passer les génériques de début et l’épisode suivant se lance pendant les génériques de fin. Les films et les séries s’enchaînent tellement sans effort que Netflix nous demande parfois si nous sommes toujours là, si nous sommes encore vivants. Jamais la consommation d’image n’avait été si instantanée ni si satisfaisante. Car Netflix nous observe et adapte son offre sur nos comportements passés. Car Netflix écrit l’histoire du cinéma directement à l’intérieur de nos globes oculaires dans un infini palimpseste — un infini feed-back

Si Netflix emprunte encore aux arts forains ce serait par la réitération de cette attraction qui voyait deux motos rouler à l’intérieur d’une sphère et se mettre en orbite autour d’un unique spectateur, laissé miraculeusement intact. Le numéro, jadis tonitruant, se produirait cette fois dans le silence vitreux d’un œil — un blockbuster pour soi-seul.  Ce que nous voulons voir nous le verrons bientôt et d’autant plus vite que nous restons bien immobiles. Le cinéma ce n’est plus avec Netflix l’art des images en mouvement.  C’est une gravure au laser de nos cornées. Le dessin énigmatique de ce que nous désirons le plus regarder  Le film idéal est un tatouage du fond de l’œil.  Je me rend compte, d’ailleurs, que je préfère en général, au cinéma ou aux séries, la pratique coupable d’une activité enfantine et désuète : je peux méditer des heures, immobile, devant des puzzles de 1000 pièces — devant ces images découpées au laser à laquelle je vais lentement habituer mes yeux jusqu’à discriminer des nuances de teintes infinitésimales. Des puzzles de 1000 pièces : l’ultime série Netflix.

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