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Le musicien et comédien Philippe Katerine à Paris en juin 2019.

Philippe Katerine et la neuvième piste de Huitième ciel : "Mort à la poésie"

4 min
À retrouver dans l'émission

C'est avec Serge Gainsbourg et Philippe Katerine que j'ai formé mon goût musical. Son album "Huitième ciel", aux tonalités surréalistes, demeure pour moi l'un des sommets de la poésie française.

Le musicien et comédien Philippe Katerine à Paris en juin 2019.
Le musicien et comédien Philippe Katerine à Paris en juin 2019. Crédits : ALAIN JOCARD - AFP

J’ai longtemps possédé, pour toute musique, deux CD gravés, l’un avec les deux albums concepts de Gainsbourg, Histoire de Melody Nelson et L’homme à tête de chou, qui avait pour caractéristique, outre le fait, aussi pratique que satisfaisant qu’il faisait une heure pile, de tenir dans un boîtier en plastique translucide mou au fond duquel une sorte de détente jaune en assurait l’éjection : c’était un très bel objet, cadeau de mon ami Philippe, dont le prénom l’avait aussi prédestiné à me graver un autre disque, qui contenait lui deux albums de Philippe Katerine : Huitième Ciel, son chef d’œuvre de 2002, et celui qu’il avait écrit quelques années plus tôt pour Anna Karina — clin d’œil évidemment au fait que nous avions fraternisé à Rennes quelques années plus tôt en parlant, c’était encore comme cela que les jeunes hommes fraternisaient alors, des films de Godard. 

Deux CD, quatre albums : c’est peu dire que je les ai beaucoup écoutés.

Je les connais encore par cœur, ces traces indélébiles et un peu vaines de la formation de mon goût — car, comme j’allais progressivement arrêter d’écouter de la musique, ces albums, spécialement ceux de Katerine, seraient un peu comme la dernière chose que j’aurais écoutée avant de devenir sourd : je les entends encore résonner au loin. 

Ainsi de ces mots bouleversants, chantés par l’actrice danoise d’une voix grave, et qui sonnent encore aujourd’hui pour moi comme le plus bouleversant des adieux à l’enfance : «  Anne Karine / Petite fille viking / C’est ta vie que j’ai vécue / Et tu n’en as jamais rien su ». Ou encore, ce qui reste, 15 ans après, l’une de mes métaphores préférées de toute la poésie française : «  La vie se démultiplie / comme les bords / d’une carte d’état-major »

Mon opinion sur Huitième ciel n’a pas changé : plus qu’un album de chanson pop, j’avais la certitude qu’on tenait là l’un des sommets de la poésie française, un successeur possible au Bateau ivre de Rimbaud, un condensé chanté du meilleur de la poésie surréaliste : « Nous vivons prisonnier dans le ventre d’un chien / tout le monde le sait mais personne ne dit rien. »

Alors, bêtement, j’en ai voulu à Katerine de n’avoir pas poursuivi sur son élan de 2002, et d’être passé à côté d’une classique carrière de poète, pour le bizarre métier d’amuseur, pour les pénibles potacheries des albums suivants, avec des titres blagues comme "Louxor" ou "La banane".

J’aurais dû mieux écouter la neuvième piste de Huitième ciel : "Mort à la poésie". Katerine l’expliquait bien : « Je fais de ma vie un chef d'oeuvre / que l’on visite pour 100 francs / tous les deux ou trois ans. »

Le dandy chez lui était bien supérieur à l’artiste. Du moins le croyais-je, jusqu’à récemment.  Je me suis en effet mis à réévaluer le Philippe Katerine tardif.  

D’abord, qui voudrait être poète, exclusivement poète après l'Abyssinie de Rimbaud, ou poète en musique, après les insupportables bruits de bouche de Brassens et la morgue de Brel ? Personne, évidemment, personne sinon Biolay ou Booba : il faut pour être poète aujourd’hui le kitsch du premier degré. Ce à quoi précisément Katerine aura été sauvé par son dandysme. 

Comme il apparaît sincère, pourtant, ce petit Vendéen devenu un people : son épopée parisienne en a fait l’un des rares héros artistiques de la classe moyenne : lequel d’entre nous oserait, comme il l’a fait en 2010, poser avec ses parents sur la pochette d’un album où la ferveur filiale le dispute hardiment à la malaisance ? Le showbiz se contente en général d’acheter des maisons à ses parents, pas de revenir y tourner ses clips — sauf, comme PNL, quand l’appartement familial est sociologiquement iconique. 

C’est une scène, étrange et cruelle, du film Peau de cochon, qui m’a convaincu qu’on était là en présence d’un artiste de dimension warholienne : je retiens moins de ce collage néo-dadaïste la célèbre collection de cacas de l’artiste, ou l’affaire enfantine, infamante, de l’hybridation homme/animal par l’imposition intraventriculaire de la fameuse peau de cochon que ce moment où Katerine reprend mot pour mot, dans les rues du village pavillonnaire de son enfance, les propos, d’un snobisme plus atterrant que mignon, de sa jeune fille, fatalement parisienne. 

Jamais la France ne m’était apparue aussi scindée et aussi entière, aussi indivisible et fracturée que dans le corps du poète qui vantait les charmes de la vie parisienne, d’une voix de fausset, sur un chemin de fer désaffecté de Chantonnay, en Vendée. 

Et si la clé du personnage était là : comment peut-on chanter à Paris quand on a pour toute référence d’avoir Chantonnay enfant ?

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