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Walt Disney rencontre Balthazar Picsou...

Picsou

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La Jeunesse de Picsou est à la bande-dessinée ce que La recherche du temps perdu est à la littérature.

Walt Disney rencontre Balthazar Picsou...
Walt Disney rencontre Balthazar Picsou... Crédits : COLLECTION CHRISTOPHEL © Walt Disney - AFP

Mon personnage de fiction préféré, c’est Balthazar Picsou. Scrooge McDuck, en version originale, comme le vieil avare de la nouvelle de Dickens —  ce Conte de Noël qui fait partie, avec Roméo et Juliette ou Le songe d’une nuit d’été, de ces éléments de culture anglo-saxonne dont on a pris connaissance via les séries américaines : Scrooge, pour moi, portera éternellement le visage de Screech, dans Sauvé par le gong. On aurait tort, d’ailleurs, de négliger l’apport de la télévision aux études littéraires. 

C’est parce qu’elle a lu tout Balzac que Brenda a décidé d’aller à Paris, ce qui vaudra aux téléspectateurs de Beverly Hills deux épisodes d’anthologie — comment oublier cette visite à la maison de Balzac, cette première cigarette, cette tentative de viol d’un photographe indélicat. Mais le pire était à venir : durant son absence, Dylan s’est dangereusement rapproché de Kelly, la blonde au nez refait. Détail anatomique sulfureux signalé dès le premier épisode et qui, avec ce moment où une jeune fille proposait à Brandon de la rejoindre dans son jaccuzi, avait suffit à faire de Beverly Hills la série culte de mon adolescence. 

Je suis passé directement, si l’on veut, de Super Picsou Géant à Bret Easton Ellis. Mais je suis revenu à Picsou : c’était finalement beaucoup mieux. Le personnage a donné lieu à la meilleure collaboration à distance entre deux artistes. Je n’y vois en fait qu’un seul équivalent : le système de prophéties et de reprises entre l’Ancien Testament et le Nouveau.  

Le personnage a en effet été créé par Carl Barks, dans les années 50, et repris par Don Rosa, dans les années 80 — l’histoire est assez folle, c’est celle d’un personnage auquel Disney ne croit plus vraiment et dont il a cédé les droits à un éditeur Danois, qui commande des histoires à cet étrange Américain qui adore dessiner des canards. Celui-ci va donc reprendre le personnage, dans des conditions qu’aucun artiste n’accepterait plus — planches non-signée, absence de droits d’auteurs, voire obligation de ne pas conserver les planches.  Et il va dessiner des planches qui comptent parmi les plus grandes de l’histoire de la bande dessinée. S’il n’y en avait que deux à conserver, ce serait Hergé et Don Rosa. Son trait est sublime, c’est fouillé, c’est minutieux, c’est plein de détails géniaux. Ses scénarios sont encore meilleurs. Le dissoutou, qui fera voyager les canards au centre de la Terre. Les Rapetout qui pirateront les rêves de Picsou. Ces histoires de fantômes ou de cités mystérieuses : c’est d’un raffinement infini, il faudrait presque lire ça avec une loupe.  

Mais le coup de génie véritable de Don Rosa, c’est d’avoir eu l’idée de raconter la jeunesse de Picsou — jusqu’à ce jour si mélancolique où il devra adopter ses fameux lorgnons. Carl Barks avait disséminé, dans toute son oeuvre, des éléments biographiques. Le génie de Don Rosa sera de les relier entre eux, de les rassembler comme s’ils formaient un système cohérent. Le pari est un peu dingue : quiconque a peu lu Carl Barks sait que tout cela est improvisé, lancé comme ça, pour les besoins de l’intrigue, ou même seulement car il y avait une case à remplir.  Don Rosa ne l’entend pas comme cela. Il va démontrer la rationalité de son maître, il va l’inventer, dans ce qui restera comme l’un des plus prodigieux gestes artistique post-moderne : Don Rosa a voulu croire aux signes, ou nous faire croire qu’il y croyait. Et la réussite est éblouissante, car c’est nous qui nous mettons à y croire.  

C’est cela, la magie de Picsou : c’est la rencontre d’un grand primitif, Carl Barks, et d’un maniériste fou, Don Rosa. Rencontre qui a permis l’apparition de ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux : un grand personnage classique. Il est impossible de ne pas être ému aux larmes, quand, au terme d’une dizaines d’aventures dans tous les coins du monde, Picsou trouve enfin la fortune, au Klondike. Il hésite, alors, à regarder l’énorme pépite qu’il vient de découvrir : “Si c’est de l’or, ma quête est finie ! Je serais riche ! Plus rien ne sera jamais comme avant ! L’air ne sera pas plus doux. Le soleil ne brillera pas plus. Et si je perdais tout ça ?” Picsou finira évidemment par perdre tout cela et par vivre retranché dans son coffre. Mais, comme le Scrooge de Dickens, il sera sauvé in extremis par l’apparition de ses neveux, et la reprise, infinie, des grandes aventures de sa jeunesse.  La Jeunesse de Picsou est à la bande-dessinée ce que La recherche du temps perdu est à la littérature.

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