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L'affiche de "J'accuse", dernier film de Roman Polanski, devant un cinéma parisien.

Polanski et les ogres du cinéma

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La séquence actuelle a presque quelque chose de féerique : la libération de la parole, comme une formule magique, libère tous les jours de nouveaux monstres autour de nous.

L'affiche de "J'accuse", dernier film de Roman Polanski, devant un cinéma parisien.
L'affiche de "J'accuse", dernier film de Roman Polanski, devant un cinéma parisien. Crédits : MARTIN BUREAU - AFP

La phrase la plus importante de ces dernières années, dans le domaine de l’éthique, a été prononcée par Donald Trump le 23 janvier 2016 : "Je pourrais me poser au milieu de la Cinquième avenue et tirer sur quelqu'un, je ne perdrais aucun électeur." 

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C’est une phrase importante car elle est probablement vraie — et Trump a sans doute réalisé cette promesse de campagne, non pas sur la Cinquième avenue, mais sur la frontière mexicaine. 

Nous aurons toujours sur lui une indignation de retard, ses crimes chassent ses ignominies, ses mises en accusation pour viol chassent ses affaires de harcèlement sexuel — nous en étions encore à l’enregistrement de ses vantardises virilistes sur un plateau de télé quand une femme l’a accusé de l’avoir violée dans la cabine d’essayage d’un grand magasin new-yorkais, un magasin situé, justement, sur la Cinquième Avenue.

A-t-il été question une seconde, avec Donald Trump, de séparer l’homme du président, l’artiste de la politique de son crime ? Il semble au contraire que le tribun a capitalisé sur les crimes de l’homme, qu’il a été le principal bénéficiaire de ceux-ci : c’est un artiste du crime qu’on a élu à la Maison Blanche, un poète du mal, passé de New-York à Washington pour y remporter une élection, comme Néron délaissait parfois Rome pour aller remporter des concours de poésie en Grèce. 

Le monstre est désormais solidement installé au cœur de notre vie publique. 

Il y a 25 ans, dans la série Beverly Hills, le personnage de Brandon, présidentiable alpha de ma génération, annonçait dévasté à son père que la présidentielle était d’ores et déjà perdue pour lui : il venait d’apprendre que Lucinda, la professeur d’anthropologie avec laquelle il flirtait, était en réalité mariée. 

On a, sans doute à juste titre, dénoncé le politiquement correct des années 1990. Mais qu’est-ce que les années 90 auraient pensé de nous ? 

La séquence actuelle en a presque quelque chose de féerique : la libération de la parole, comme une formule magique, libère tous les jours de nouveaux monstres autour de nous.

Il existerait ainsi un ogre nommé Harvey Weinstein et une maison en pain d’épices appelée Hollywood. Des jeunes filles seraient violemment attaquées, à l’orée des bois, dans des chalets isolés, par un loup nommé Polanski.

L’époque ressemble à un conte de fées. Et s’il existe bien un cinéaste qui sait précisément filmer les contes de fées, c’est Roman Polanski. Ewan MacGregor se laissant guider, dans Ghost Writer, par la voix du GPS de la voiture de son prédécesseur assassiné : c’est tout simplement l’une meilleures idées de mise scène que j’ai vue dans ma vie. 

Je ne sais pas si Polanski est un monstre. Je sais seulement qu’il a l’une des plus terrifiantes biographies qu’on connaisse : c’est le Petit Poucet passé entre les dents du loup, mais retrouvé par l’ogre dans les collines de Beverly Hills, avant de devenir, peut-être, prédateur lui aussi, et de prendre à nouveau le chemin de l’exil.

Quentin Tarantino, l’un des principaux bénéficiaires, à sa manière, du système Weinstein, via la société de production Miramax, a justement consacré son dernier film à l’impossible cas Polanski — comme s’il fallait parler de Polanski, pour parler d’Harvey Weinstein, comme s’il avait habilement substitué un ogre présumé à un autre. 

Et si Polanski est très peu présent dans le film, son aura n’en est que plus remarquable : sa maison, située au-dessus de celle de DiCaprio, qui joue un acteur en déclin, incarne comme le rêve de celui-ci, un vieux cow-boy alcoolique : la puissance artistique du cinéma européen, la fraîcheur de Sharon Tate, l’énergie retrouvée du Nouvel Hollywood. La maison de Polanski, à jamais défigurée pour nous par l’un des pires faits divers du XXe siècle, est pour lui un royaume enchanté, un pays de conte de fées.

Et Tarantino, à la toute fin du film, fait une citation explicite de Polanski, en reprenant cette idée de mise en scène géniale de Ghost Writer, mêlant merveilleux et cybernétique : on ne verra pas DiCaprio accéder à son rêve de cinéma, mais discuter longuement avec l’interphone qui en commande l’accès — et le film s’arrête au moment où le portail enchanté s’entrouvre.

Et on se dit, à cet instant, devant cette magie toute simple, que le prix de celle-ci, c’est peut-être qu’il existerait aussi des ogres — que la féerie n’était pas gratuite, et qu’à force de jouer naïvement à séparer ou à recoller l’homme et l’artiste, on avait oublié que l’artiste est avant tout cet homme qui entretient, avec le mal, un rapport plus ou moins distant, mais toujours un peu maniaque.

par Aurélien Bellanger

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