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Église de Saint-Florent-Le-Vieil dans le département du Maine-et-Loire.

Raqqa sur Loire et les guerres de religion

3 min
À retrouver dans l'émission

Comment Gracq a-t-il pu écrire avec Les terres du couchant, dans la France de 1953, le grand livre sur l’État islamique ?

Église de Saint-Florent-Le-Vieil dans le département du Maine-et-Loire.
Église de Saint-Florent-Le-Vieil dans le département du Maine-et-Loire. Crédits : Alain DENANTES / Gamma-Rapho - Getty

J’ai évoqué hier le grand roman inédit de Julien Gracq Les terres du couchant, sorte de Seigneur des anneaux à la française, roman écrit en 1953 et publié en 2014.

Mais je voudrais revenir sur ma première impression de lecteur : l’impression de tenir entre les mains un livre qui me parlait de la guerre civile en Syrie. 

Alors qu’elle n’est pas achevée, ou qu’elle s’achève atrocement, et que j’en ai suivi le déroulé exact, je ressens encore un vertige quand j’ouvre la page Wikipédia consacrée à la guerre civile syrienne : là où 3 ou 4 drapeaux ou blasons suffisent en général à indiquer les protagonistes d’un conflit armé, on a l’impression d’ouvrir un vieux traité d’héraldique, de retomber dans le chaos historique des grandes guerres du passé, de celles qui paraissaient ne jamais devoir finir, celle de Sept, de Trente ou de Cent ans : toutes ces armoiries de groupes plus ou ou moins terroristes, qui gravitent là autour de l’astre noir du drapeau de Daesh, ressemblent, à leur façon, aux restes éparpillés d’un pays après un attentat suicide. 

Al Baghdadi venait alors, en 2014, de proclamer son califat sanglant et pendant quelques mois l’actualité internationale était exclusivement rythmée par l’exécution publique d’otages en combinaison orange. 

Je suivais l’actualité depuis longtemps mais je ne me souvenais pas d’avoir vu des images aussi terribles. Je me souviens de ce pilote qu’on avait brûlé dans une cage, de cet américain égorgé au couteau, de la chorégraphie sanglante du théâtre de Palmyre. 

Ces horreurs devaient nous rattraper et l’année 2015 à Paris finirait dans le sang ; on ne pourrait plus bientôt s’attabler à une terrasse de café sans réfléchir à une façon de transformer, en cas d’attaque, ses tables à pieds de fonte en boucliers ronds à la Léonidas.

Mais je connaissais aussi, de loin en loin, j’avais entendu parler de gens de mon âge partis combattre directement en Syrie — du côté PKK, essentiellement, je suis mal connecté à l’Islam radical. 

Et ce livre inédit de Gracq, qui mettait en scène d’obscurs miliciens du Couchant partis combattre des barbares venus du Levant, ce livre me parlait d’eux, eux qui avaient vu, dans la guerre civile syrienne, peut-être plus encore qu’une nouvelle guerre d’Espagne ou qu’une signe avant-coureur d’un futur embrasement du globe, quelque chose qui mettait profondément en question l’idée qu’ils se faisaient de l’Europe ou de l’Occident. 

J’ai écouté, avec eux et un peu trop, sans doute, les prophètes du déclin, de l’Eurabia ou du Grand Remplacement — car cela possédait, malgré tout, la valeur explicative d’une fable : il est peut-être doux d’être sur le rivage, mais la fureur de la tempête possède ses charmes, et on ne peut être complètement Europe si on ne rêve pas d'enlèvement ….

Mais sur ce terrain là lui-même, terrain malaisé, entre haine de soi et fantasme honteux de décadence, entre vision impériale fantasmatique et reconstruction providentielle de l’orientalisme, le livre de Gracq dépassait de loin tous les petits pamphlets de la décadence et du sursaut vital.

Ce que le livre évoquait, c’était une possible et trop tardive croisade, c’était un monde où la civilisation se saurait déjà condamnée, un monde où Daesh aurait inexorablement gagné — hypothèse évidemment extravagante, mais après tout avons-nous jamais eu peur d’autre chose ? Et le 13 novembre est-il autre chose qu’une défaite militaire, l’une des pires que la France ait eu à subir ?

Alors je me demandais en déambulant dans les rues de Saint-Florent-le Vieil, alors que j’étais invité à la maison de Julien Gracq, comment celui-ci avait pu écrire en 1953 le grand roman sur l’État islamique, sur la France des années 2010, sur ce sentiment inavouable que s’était peut-être rouverte l’ère insensée des croisades ou des guerres de religions ?

C’est en voyant une plaque sur une maison que j’ai compris où Gracq avait puisé son inspiration.

La France avait elle aussi connu il y a un peu plus de deux siècles une guerre civile et celle-ci avait eu pour théâtre les paisibles berges de la Loire. 

C’était ici, dans cette maison grise, que Cathelineau, le généralissime des armées vendéennes, le saint de l’Anjou, était venu mourir, mortellement blessé dans sa tentative manquée de prendre Nantes. 

Un peu plus loin dans la rue en pente qui mène à l’abbatiale, j’ai retrouvé aussi la trace de Bonchamp, qui demanda ici-même, mourant, qu’on gracie tous ses prisonniers.

Gracq avait tout cela autour de lui, à quelques pas de marches, pendant qu’il écrivait Les terres du couchant à Saint-Florent-le-Vieil, l’ancien Raqqa sur Loire. 

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