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Usine automobile

L’histoire de Renault, c’est celle d’un GAFA français

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Le service public de l’automobile.

Usine automobile
Usine automobile Crédits : Monty Rakusen - Getty

On a beaucoup disserté dans les années 2000 sur l’apparition prochaine d’une singularité technologique, d’un être conscient flottant à travers l’acidité des ondes hertziennes, d’une baleine  dissoute en impulsions lumineuses et nageant à l’intérieur des fibres optiques qui tapissent le plancher océanique. Donald Trump, l’homme à la bouche en cœur et aux majuscules enfoncées, pourrait être la première de ces entités électroniques — la créature de Frankenstein des GAFA. 

Vu de France, la révolution numérique est une révolution manquée, marquée tout au plus par une agaçante irruption de la piraterie fiscale dans la mer d’Irlande. 

Nous n’avons pas de génie des réseaux, de Donald Trump ou de Mark Zuckerberg, pas plus que nous avons eu de start-up qui soit vraiment devenue globale en grimpant quatre à quatre les marches de la scalabilité. 

Le plus grand incubateur d’Europe, la Halle Freyssinet, semble bien parti pour rejoindre, dans le grand cimetière des idées mortes et des villes englouties, le Sophia Antipolis de mon enfance et le Silicon Sentier de mon adolescence. 

Savoir échouer : c’était la grande leçon des livres de managements de la décennie passée, et de leur fascination pour la culture du risque. 

On ne naît pas start-uper, on le devient à sa première faillite. 

La start-up nation n’a jamais semblé aussi proche du modèle. 

A peine inauguré, le nouvel Apple Store des Champs-Elysées a ainsi dû fermer ses portes et clouer des planches à ses fenêtres pour protéger ses marchandises. 

Si le populisme contemporain est né sur les réseaux sociaux, comme d’autres avant lui avaient pu naître dans la presse quotidienne ou dans la chanson de rue, je me suis demandé si les "gilets jaunes" n’avaient pas une origine plus singulière et plus hexagonale. 

On a déjà oublié, au lendemain de l’acte IV de leur mobilisation, que les "gilets jaunes" ne sont au départ qu’un mouvement d’automobilistes en colère. 

Si le mouvement est né, d’abord, sur les réseaux sociaux, il a trouvé très vite son mode d’expression dans un autre type de réseaux, les réseaux routiers. 

Les "gilets jaunes" resteront, dans l’histoire de l’urbanisme, comme ce moment qui a vu les ronds-points se transformer en places publiques, les giratoires lointains en centre-villes piétons. 

Au soir de l’acte 1, après des images, plutôt hallucinantes, tournées autour de la Concorde, des images qui évoquaient un peu le 6 février 34, BFM TV a diffusé une publicité, anormalement longue, pour un petit utilitaire — ces véhicules aux places arrières remplacées par un coffre gigantesque et aux aménagements intérieurs personnalisables, en fonction des besoins professionnels de leurs propriétaires. Mes préférés sont ceux des plombiers ou des électriciens, aux alvéoles remplis de clous, de siphons, de rondelles et de bobines de fils colorés. 

Il existe, autour des gilets jaunes, un débat vestimentaire difficile à trancher : sommes-nous en face de sans-culottes ou de chemises brunes ? 

L’hypothèse initiale est sans doute la meilleure : nous sommes en face d’automobilistes en colère. 

Et plus précisément de ceux qui ont déjà conduit, où qui conduiront un jour, des utilitaires  — les régies publicitaires sont nos meilleurs sociologues. Cela va du petit artisan au facteur en milieu rural, de l’intermittent du spectacle au petit patron qui assure lui-même ses livraisons. Cette France, pleine de vides et pleines d’accrocs autour desquels l’automobile joue le rôle ingrat d’un nécessaire à repriser, cette France comme un dromadaire un peu difforme mais rendu par nécessité capable de traverser déserts bancaires, industriels  et médicaux. 

Si l’automobile semble concurrencer ou compléter les services public, il faudrait peut-être l’envisager directement comme un service public. 

Et elle l’a été, justement en France, où le premier constructeur, Renault, a été nationalisé en 45. 

L’usine de Billancourt a ainsi été, pendant presque un demi-siècle, la chambre d’écho principale du mouvement social français — Facebook avant Facebook. 

Renault, dans le même temps, était un rêve d’ingénieur. C’est à Renault que Pierre Béziers a imaginé ses célèbres courbes, qui devaient révolutionner le dessin industriel et la typographie, au moins autant que le Macintosh. C’est à Renault que Jacques Mercier a mis au point, pour les différentiels de la R21 Quadra, d’hypnotiques engrenages dont les roues tournaient dans le même sens. 

L’histoire de Renault, c’est celle d’un GAFA français. 

Un PDG en prison, des Dacia à l’arrêt, un programme de conversion du parc à l'électrique soudain interrompu : le service public de l’automobile est en crise, et c’est toute la République qui vacille. 

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