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L'univers

Retour à Ptolémée

3 min
À retrouver dans l'émission

La Terre est revenue au centre de l'univers.

L'univers
L'univers Crédits : Teunis Renes / EyeEm - Getty

La chambre où je dormais enfant, quand j’étais en vacances chez mes grands-parents était tapissée du sol au plafond et le même motif romantique se répétait partout : un petit château aux douves ennoyées, un saule pleureur et une barque. La pièce était un peu humide, le papier peint presque imbibé et j’imaginais facilement que la barques pouvait passer de châteaux en châteaux. Ses occupants auraient mis longtemps à découvrir la nature du piège dans lequel ils étaient tombés : une monde fermé et en tous points identique à leur point de départ. Il y avait aussi dans ma chambre, accroché quelque part, une lampe de pêcheur : une grosse boule verte accrochée à une sorte de filet en crin. La boule était hermétiquement fermée et je ne voyais pas comment la chose pouvait fonctionner — ni comment la bougie pouvait être introduite ni comment elle pouvait ne pas s’étouffer aussitôt. 

Il y avait là un mystère qui faisait bizarrement écho à celui de cette chambre close, ainsi qu’à ma présence inquiète au milieu d’elle. La chose opalescente était accrochée à la poutre à la charpente, une charpente qui s’incurvait — la pièce était en sous-pente — jusqu’au sommet de la pièce. Une minuscule lanterne octogonale était accrochée à son extrémité mais j’imaginais, avant de m’endormir, que c’était la chambre toute entière qui était suspendue ainsi comme comme une cage à oiseau. Ce n’était pas la vigne vierge qui tapait à la petite fenêtre ronde, près de la bibliothèque remplie de tous les mystère du Club des Cinqs, c’était la pièce elle-même qui, tenue à la flèche de cette grue, était agitée par le vent.

Il y avait un paradoxe, évidemment : la chambre ne pouvait pas être accrochée à un objet situé à l’intérieur d’elle-même.

Mais ce paradoxe est sans doute propre à toutes les visions cosmologiques. 

On voudrait penser l’univers de l’extérieur, du point de vue du big-bang, de dieu, des grands trous noirs où seraient enfouis les derniers secrets de la physique. On voudrait s’arracher du lit de la Terre et marcher sur la flèche rectiligne de la constante cosmologique, sur la charpente somnambulique du monde, on voudrait que cet univers ne soit rien d’autre qu’un grand laboratoire dans lequel on pourrait entrer et sortir — une solution parmi une infinité d’autre, aux équations de la physique.

Un peu dehors, un peu dedans : nous ne savons pas trop où nous sommes, quand nous rêvons ainsi.

La pièce se balance autour de nous mais si nous restons concentrés, bien accrochés aux lois universelles, nous remonterons peut-être le fil du pendule jusqu’à l’endroit où le balancement s’arrête. Alors ce sera comme si nous étions sortis du monde. 

Nous regarderons, victorieux, le monde comme une toute petite chose ridicule, nous regarderons le monde comme je regardais la petit lanterne octogonale accrochée à la charpente de ma chambre.

C’est à ce genre d’expériences mystiques, entre le voyage astral et la sortie du corps, que j’ai longtemps rapporté la physique.

J’aurais été pourtant plus proche de la réalité en m’en tenant aux motifs répétitifs de la tapisserie. La physique, c’est le domaine des expériences reproductibles, des châteaux identiques. 

Je cherchais en vain l’origine du monde au plafond sans voir qu’elle était là partout, dans l’humidité de la pièce. 

Le big-bang n’est pas un point, mais une couverture humide, un papier-peint répétitif : il est partout autour de nous, il est l’univers lui-même, le fond diffus cosmologique, les branches du saule pleureur, l’eau glacée des douves, les atomes terrifiés de mes doigts. 

L’univers n’est pas apparu un jour, il est l’apparence même.

J’ai trop longtemps rêvé de marcher, comme je le faisais faire à mes playmobils sur la flèche en plastique de ma grue filoguidée Joustra, sur les nervures coperniciennes du monde.

Les plus récentes et les plus pertinentes représentation du cosmos que j’ai vu m’ont pourtant ramené beaucoup plus loin en enfance — jusqu’au stade oublié du géocentrisme : la Terre est revenue au centre, et tout s’éloigne autour de nous à une vitesse logarithmique : les galaxies proches, les filets des superamas, les nuées crépitantes de la soupe primitive, les confins circulaires des commencement du temps. 

Il n’y a plus d’infini, soudain, plus de silence et plus de froid. Le monde est plein, comme une céramique de Palissy, plein de créatures exotiques et d’objets comestibles.

Nous n’aurons été seul qu’un demi-millénaire. L’univers, merveilleux, enfantin, a repris vie très vite, comme les murs agités d’une chambre d’enfant.

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