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Les personnages de Rick et Morty, héros éponymes de la série.

Personne n'a rien à faire ici, personne n'est spécial, tout le monde va mourir : je vais vous parler de Rick & Morty

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L’œuvre d’art contemporaine la plus pertinente que je connaisse sur la question de l’éternité de l’âme, c’est la série d’animation Rick & Morty.

Les personnages de Rick et Morty, héros éponymes de la série.
Les personnages de Rick et Morty, héros éponymes de la série. Crédits : Netflix France

C’est un paradoxe car si la résurrection est depuis longtemps l’une de grands thèmes de quantité de séries, d’obédience ouvertement chrétienne, du purgatoire de Lost en passant par le paradis de The Good Place, des Revenants à The Leftovers, de Manifest aux 4400, qui déclinent sans fin la même scène évangélique de la résurrection des morts, Rick & Morty n’appartient pas, de prime abord, à cette généalogie théâtrale du Mystère chrétien.

Rick et Morty, série de science-fiction joyeusement nihiliste, mais fondamentalement athée, ne devrait logiquement traiter de ces questions qu’avec une extrême ironie — ou au mieux avec une distance bienveillante vis-à-vis de la crédulité des Américains, mêlée d’un soupçon de cruauté nietzschéenne et philosophique devant l’incohérence de leur système de croyances. 

Ses auteurs se revendiquent même ouvertement athées, voire un peu scientistes.

Dan Harmon, le co-créateur de Rick & Morty, résume ainsi  sa philosophie de la vie, dans la profession de foi suivante : « Savoir que rien ne compte ne vous mène nulle part. La planète est en train de mourir. Le soleil explose. L'univers se refroidit. Rien ne va compter. Aussi loin que vous regardez, cette vérité perdurera toujours. Mais (...) nous avons cette chance fugace de participer à une illusion appelée : J'aime ma petite amie, j'aime mon chien. Savoir que rien ne compte peut réellement vous sauver dans ces moments. Une fois que vous avez franchi ce seuil effrayant d'acceptation, tous les endroits sont le centre de l'univers.  Et chaque moment est le moment le plus important. Et tout est le sens de la vie.

C’était évidemment une vision du monde assez sinistre, et qui rend peu justice à l’extrême drôlerie de la série, de loin la plus jubilatoire que je connaisse. 

Mais le paradoxe qui m’intéresse ici, c’est que la série arrive à mettre à la perfection en scène des éléments métaphysiques religieux, ou moraux auxquels ses auteurs ne croient manifestement pas, mais qu’ils arrivent à simuler à la perfection.

L’astuce, pour faire sauter le verrou de la mort, ce ne sera pas ainsi le Christ, mais l’hypothèse plus scientifique du multivers. Rick et Morty voyagent entre les mondes, et quand tout dégénère dans le leur, ils peuvent se faufiler dans un monde identique, identique en tout — à ceci près que leurs homologues viennent de périr dans une explosion. Cet épisode inoubliable s’achève par l’inhumation de leur double, qui va doter tout le reste de la série d’un poids métaphysique incroyable : le jeune Morty vit désormais à quelques mètres de son cadavre, et c’est la plus troublante des scènes de résurrection que je connaisse.

Il y a aussi cet épisode, passé sur une planète casino, dans lequel Rick & Morty joue à Roy, jeu de simulation en réalité virtuelle d’un américain moyen — et la vie de Roy, en quelques secondes parvient à nous bouleverser presque autant que les romans parvenaient à nous bouleverser autrefois en nous faisant accéder au mystère de la vie, de la vie comme véhicule périssable de l’âme éternelle.

Alors Rick a beau l’expliquer à sa petite-fille  — “Dieu n’existe pas, Summer. Tu devrais arracher ce pansement maintenant, tu me remercieras plus tard”— un inexplicable arôme religieux se dégage de la série. 

Qui m’évoque, à force d’échanger les personnages entre les mondes — on n’est par exemple plus tout à fait sûr que le père de Morty est le bon, depuis que celui-ci a perdu le ticket de la crèche intersidérale où il l’avait déposé — une ancienne conception médiévale de l’identité, qui rivalisa longtemps avec la conception moderne. Si selon cette dernière, les objets et les personnes seraient de simples faisceaux contingents de propriétés communes, selon la conception rivale les individus seraient dotés d’une propriété singulière qui permettrait de toujours  les identifier, quel que soit le monde où on les plonge, quelles que soient les propriétés qu’on en change, quels que soient les tickets ou les noms qu’on égare. 

Cette propriété paradoxale, à la fois universelle, car toutes les entités en seraient dotées, et singulière, car elle servirait à les différencier, pose en réalité plus de problèmes métaphysiques qu’elle n’en résout. À moins de la considérer comme la façon particulière qu’aurait Dieu de concevoir les individus qui composent le monde. Ou inversement de considérer les individus comme autant de meurtrières ouvertes sur l’esprit de Dieu. 

Le libéralisme extrême de Rick & Morty, poème terminal d’adoration des individus libres, pourrait dès lors légitimement basculer dans l'élément théologique.

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