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Roland Barthes

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La plus belle couverture de livre que j’ai jamais vue c’est celle du "Sur Racine" de Roland Barthes.

Roland Barthes
Roland Barthes Crédits : James Andanson / Contributeur - Getty

La plus belle couverture de livre que j’ai jamais vue, c’est celle du Sur Racine de Roland Barthes. C’était l’époque où la collection de poche des éditions du Seuil arborait systématiquement un hublot en couverture. L’image ainsi découpée acquérait une élégance incomparable : quel que soit le tableau retenu, la couverture géométrique du Point Seuil était plus moderne que lui, quelle que soit la photo le livre était plus intelligent qu’elle. Même les phares de la célèbre DS des Mythologies semblaient frappés d’une gaullienne obsolescence par rapport au regard pompidolien et équanime que lui adressait la couverture ronde du Point Seuil. 

Cette nouvelle forme du conflit entre les anciens et les modernes se trouvait cependant renversée dans le classicisme absolu, hypnotique, de la couverture du Sur Racine : face à l'éternité bleue de la mer Egée, figée comme un fragment de Parménide, comme une épithète homérique, vers laquelle descendait à pic l’escalier d’une falaise blanche que seule une héroïne tragique aurait osé descendre pour aller à la rencontre de son destin implacable, le rond de la couverture perdait un peu de son habituel aplomb dramatique, et évoquait plutôt un œil de bœuf prudent et impassible. 

Je n’avais pas été tout à fait convaincu, cependant, par le contenu du livre — je me souviens d’un jeu à la Escher avec des escaliers, des portes et des palais aux configurations impossibles. J’avais trouvé Barthes un peu formaliste, un peu en deçà de la grande promesse tragique de la couverture du livre. 

Cela s’est arrangé quand j’ai lu S/Z, son analyse de l’une des plus étonnantes nouvelles de Balzac. L’analyse était encore plus étonnante : la linéarité du récit importait visiblement peu à Barthes, qui proposait une lecture par mots clés et par notions entremêlées — le rideau, le secret, la découverte. C’était comme si Sarrasine n’était pas un objet cursif et linéaire, mais une constellation de points dans l’espace, une structure géométrique apparue hors du temps. 

Mais ce qui m’avait plus marqué, encore, c’était la préface, programmatique, du livre. Barthes y défendait, si ma mémoire est bonne, l’analyse structurale. 

C’était l’époque encore, insolente et énigmatique, où la reine des disciplines aura été en France ni la philosophie, ni l’histoire, ni les sciences politiques ou l’anthropologie, mais la critique littéraire. 

Et c’est vraiment comme cela que j’avais lu, il y a déjà 20 ans, la préface de S/Z : j’avais eu le sentiment unique que Barthes avait été, un peu avant sa mort, le plus important des philosophes français — le dernier, en tout cas, à communiquer encore avec ce grand frisson tragique que j’associais, esthétiquement, à la philosophie. 

C’est quelque chose qui m’est difficile, encore, de définir. Sans doute car ce n’est pas quelque chose de tout à fait sérieux. C’est quelque chose qu’on éprouve à l’adolescence. Moins un sentiment d’explication qu’une sorte de vide affamé dans les choses — soudain, tous les phénomènes éclatés du monde semblent tenir ensemble de l’extérieur, comme s’ils étaient dans la main du néant. 

Le monde, à cet instant, est d’une beauté atroce et convaincante. 

Décharné et asymétrique comme l’écorché d’un dessin industriel ou ce qui reste d’une voiture après qu’elle ait brûlé. 

Cela ne devrait pas être vu sous cet angle, c’est le point de vue du diable, cela n’est pas humain, ne le sera jamais. 

C’était, je crois, cette présence lovecraftienne que venaient chercher ces étudiants en philosophie, aux cheveux longs et raides d’amateurs de métal dans l’amphithéâtre de l’université de Rennes où j’étais venu, moi aussi, assisté à la messe noire de la réalité.

C’est ce même sentiment tragique qui a fait que Spinoza et Lucrèce, les plus grands prophètes de cette théologie négative qu’il nous arrive, par faiblesse, de prendre pour une explication rationnelle du monde, ont été les philosophes les plus appréciés des poètes romantiques. 

Je me suis brutalement souvenu de tout cela, de ma certitude soudaine que la sémiologie était la grande pensée tragique du monde contemporain, en passant, rue Poissonnière, devant une inexplicable boutique qui vendait des planches de skate californiennes —à part que la rue rebique à cet endroit vers le ciel, rien ne justifiait, métaphysiquement, sociologiquement, sa présence. 

Alors j’ai repensé à ce porte-parole des gilets jaunes en tenue de skater que j’avais croisé l’autre jour. Il était d’une jovialité incontestable. Mais il s'était tatoué “riot”, émeute, en caractères gothiques, sur les doigts de sa main — et repensant à Barthes je me suis dit que cette main, qu’il avait trempée dans le monde tragique des signes, ne lui appartenait peut-être déjà plus.

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