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Une vue globale d'un des court de Rolland Garros

Roland Garros, mauvaise version de Pong

4 min
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L’ocre parisien est un anachronisme, une version bac à sable et salissante des terrains d’aujourd’hui.

Une vue globale d'un des court de Rolland Garros
Une vue globale d'un des court de Rolland Garros Crédits : JACQUES DEMARTHON - AFP

Ted Dabney, le cofondateur d’Atari et le créateur du premier jeu vidéo grand public, la simulation de tennis Pong, est mort la semaine dernière alors que s’ouvrait le tournoi de Roland Garros. 

Roland Garros, au fond, ressemble à une mauvaise version de Pong, à un jeu vidéo encore plus primitif qui freezerait en plein milieu de partie — à la moindre goutte de pluie toute la mécanique se dérègle, l’écran rectiligne se distord et des petits bugs déploient en catastrophe une grande bâche visqueuse.  

Le rendu de la perspective n’est pas non plus complètement maîtrisé. La chose évoque plutôt une illusion optique connue  — les deux joueurs sont bien de même taille mais les lignes du terrain sont disposées de telle sorte que celui du fond à l’air tout petit. L’illusion de la profondeur tient sinon à la transformation des rectangles du terrain en trapèze. C’est encore aujourd'hui comme cela que la majorité des jeux vidéo simulent la 3D — par une technique directement reprise aux peintres de la Renaissance, à leur obsession pour les pavages fuyants. 

Mais nos yeux y sont désormais bien habitués, notre cerveau, face à ces grands aplats anamorphosés, rétablit sans peine la dimension manquante.

Je me souviens pourtant d’avoir joué, en 2000, à une sorte de remake de Doom sur le téléphone d’un ami : on évoluait dans un labyrinthe dont les murs étaient faits de formes géométriques simples, des carrés et des trapèzes, mais, insensible à l’impression de relief évoquée, j’avais surinterprété le jeu et pris ces formes qui défilaient pour des séries à compléter, comme dans un test d’intelligence — test auquel, incapable de visualiser le labyrinthe, j’avais donc lamentablement échoué.

Le jeu, comme une sorte de Donjon & Dragon involontaire, m’avait en fait accidentellement ramené en plein Moyen Âge figuratif.

Il y a un peu de cela avec Roland Garros, quelque chose de poussiéreux et désuet.

Je me souviens, d’avoir encore vu, enfant, dans des vieilles fermes habitées des sols en terre battue comme à Roland Garros.

Le tennis contemporain est rapide et il se joue sur sol bleu synthétique. L’ocre parisien est un anachronisme, une version bac à sable et salissante des terrains d’aujourd’hui.

Même l’herbe de Wimbledon est mieux rendue et plus rapide.

Les cours de Roland Garros sont à peine esquissé, sur le sable rouge, de la pointe du pied ou du bout d’une raquette — les tennismen retrouvent ainsi la technique ancestrale de la craie à tracer, de cette corde pincée qu’on relâchait pour dessiner des lignes de fuite sonores et mélancoliques. 

On a laissé apparente, sans aucun effet de texture, la trame nue de l’espace : le motif du quadrillage se répète partout, au sol, dans le filet, sur le tamis des raquettes. Roland Garros ressemble à une simulation du monde qui tournerait sur un oscilloscope — la balle décrit des petites paraboles sur un fond constitué d’un quadrillage vert fluorescent. 

C’était cela, qui m’avait le plus marqué enfant à Roland Garros: pas la victoire de Noah mais ce vert omniprésent.

La grande bâche verte qui fermait alors le cours à ses deux extrémités donnait l’impression que les matchs se déroulaient au fond d’une fosse, dans des abysses glauques. Les balles perdues des services gagnants venaient parfois remuer ces eaux compactes et pourrissantes et  on entrevoyait au ras du sol, derrière les soupiraux réservés aux photographes, les yeux globuleux de plusieurs monstres marins. 

Le spectacle avait en même temps quelque chose de moderne, grâce au grandes lettres rayées du logo du sponsor, BNP, qui ressemblaient au logo d’IBM — le vert était d’ailleurs, ces années marécageuses, la couleur de l’informatique, celle des caractères un peu baveux des premières lignes de code. 

Le succès du jeu Pong n’a pas tenu à ses graphismes sommaires, mais à l'incrustation, en haut de l’image, du système de notation de points. C’est cela qui a rendu le jeu aussi addictif et c’est cela, enfant, que j’aimais le plus voir à Roland Garros — le décompte, si particulier et si mystérieux des points dans un coin de l’image. Même mené 2 sets à rien et 5 jeux à zéro, et avec trois points de retard, tout pouvait encore être renversé — le temps n’avait pas le caractère irréversible qu’il avait dans les autres sports.

Ce petit coin d’image, c’était comme une morsure du temps par l’idée d’infini.

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