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Cinéma UGC à Nantes

Saint-Herblain ou la fièvre des dimanches et samedis soirs

3 min
À retrouver dans l'émission

Saint-Herblain c’est le nom de toutes ces villes que l’on n’aime pas mais où on finit par passer ses dimanches et ses samedis soirs.

Cinéma UGC à Nantes
Cinéma UGC à Nantes Crédits : Alain Le Bot - Getty

Saint-Herblain

On trouve à Saint-Herblain, dans la banlieue de Nantes, l’une des plus grandes maternités de France. 

Peu connu hors de son département, c’est pourtant la troisième ville de la Loire-Atlantique — un gigantesque complexe urbain, traversé par le périphérique et arrimé à la Loire par le très élégant pont de Cheviré, au pilier fins et aux pentes raides comme une montagne russe. 

Nous étions en avance, ce soir-là, pour aller voir le dernier Mission : Impossible et ses féeries parisiennes — une poursuite à moto dans le Palais Royal, l’Etoile à contre-sens, une chute de 10 000 mètres sur la verrière du Grand Palais. Mais la métropole nantaise roulait encore mieux que Paris et nous avons pris le pont dans les deux sens. 

C’était comme si, à son sommet rapide, nous tenions dans la ville entre nos doigt pincés — les grues du port, les tours de la cathédrale, la Cité Radieuse de Rezé. 

Au deuxième passage, la ville a même basculé un instant derrière la rambarde de sécurité de la bretelle d’accès au pont — il n’est plus resté d’elle qu’un grand pan de ciel bleu électrique fissuré par une ligne à haute-tension.

Saint-Herblain est une instance de disparition de la ville.

C’est une ville dont les principaux monuments sont des ronds-points et dont on n'a jamais vu ni l’hôtel de ville, ni aucun bâtiment ancien.

Saint-Herblain est fait de la tôle blanche et cannelée des entrepôts périphériques.

Saint-Herblain c’est le nom de toutes ces villes que l’on n’aime pas mais où on finit par passer ses dimanches et ses samedis soirs. 

On trouve à Saint-Herblain un Ikea, un Apple Store et deux cinémas multiplexes.

Saint-Herblain ce n’est pas une ville c’est un paquet de bonbons métalliques renversés sur le sol.

Parfois, très rarement, le métal vendus par rouleaux de mille mètres adopte une forme vaguement réflexive. 

Sur un parking un théâtre isolé forme un cube parfait, solennel, noir et grillagé.

Sur l’autre rive du périphérique la tôle grise froissée du Zénith épouse exactement la structure des grands ciels nuageux. 

Un grand dôme de verre renverse sa lumière dans le fond coudé des chaussures montantes du Foot Locker de la galerie commerciale.

Des haubans métalliques, en étirant le faux plafond du Décathlon, ont permis à un cinéma de s’y glisser en duplex. 

C’est là que j’ai vu un précédent Mission : Impossible, ainsi que Jack Reacher, et Edge of Tomorrow : c’est comme un temple dédié aux blockbusters estivaux de Tom Cruise. 

Je ne suis allé qu’une seule fois au Pathé voisin, c’était il y a dix ans pour aller voir le second film tiré de la série X-Files. C’était assez était raté mais la tête coupée de David Duchovny me hante encore, comme me hantent tous les bâtiments  solitaires de la ville décapitée de Saint-Herblain.

La zone commerciale a été baptisée Atlantis. 

Le sol mouillé des parkings évoque, après minuit, une fois la séance terminée, une lointaine catastrophe. Le monde pourrait avoir disparu, la ville avoir été engloutie. 

La catastrophe urbanistique de Saint-Herblain est pourtant étrangement douce. Le désastre a été, ici, plutôt bien administré. Le mobilier urbain est neuf, les bordures de routes et les parties interdites des grand ronds-points sont colonisés par  les maquis aux couleurs pâles des littoraux dunaires.

Rouler dans Saint-Herblain la nuit est une activité plutôt apaisante.

On pourrait être à la campagne ou sur la Terre après la disparition des hommes. 

Quelques totems lointains viennent rappeler leur monde : une antenne de télévision blanche et rouge, la tour de verre remplie de Smart suspendue d’un concessionnaire automobile. 

Cette falaise, au loin, c’est le Sillon de Bretagne, un spectaculaire immeuble d’habitation qui domine toute la métropole — mais il a l’air inhabité ce soir, les lumières, dispersées de façon trop régulière, doivent être celle des issues de secours. 

La ville périphérique aura peut-être fini par être évacuée mais on reviendra visiter, avec un mélange d’ironie et d’effroi, la zone commerciale d’Atlantis. 

La plus grande maternité de France aura depuis longtemps fermé mais les ruines de Saint-Herblain nous évoquerons encore un lieu de naissance. Celui d’un organisme gigantesque et condamné — la coquille brisée ou le cratère d’impact, pathétique et grandiloquent, d’une humanité grelottante et tardive. 

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