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Ses Mémoires sont une évocation de la Cour, de Louis XIII à la Régence, de ses us et coutumes, de ses rituels.

Les Mémoires de Saint-Simon : une excellente lecture de plage

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C’est Voici à la cour du Roi Soleil, c’est la vie intime des célébrités de l’époque, c’est cruel comme une photo zoomée sur la cellulite d’une célébrité, c’est méchant comme un paparazzi dans un tunnel.

Ses Mémoires sont une évocation de la Cour, de Louis XIII à la Régence, de ses us et coutumes, de ses rituels.
Ses Mémoires sont une évocation de la Cour, de Louis XIII à la Régence, de ses us et coutumes, de ses rituels. Crédits : MOHSSEN ASSANIMOGHADDAM / DPA - AFP

J’ai commencé cet été les Mémoires de Saint-Simon. Moitié par curiosité, c’est un monument de notre littérature, moitié par masochisme. 

Non pas que cela soit difficile à lire — les Mémoires de Saint-Simon c’est une excellente lecture de plage, c’est Voici à la cour du Roi Soleil, c’est la vie intime des célébrités de l’époque, c’est cruel comme une photo zoomée sur la cellulite d’une célébrité, c’est méchant comme un paparazzi dans un tunnel. 

Mais mon masochisme portait sur un point précis. Je voulais voir ce que pouvait faire, en littérature, quelqu’un pour qui la littérature est une chose négligeable. La dignité de duc excède infiniment pour Saint-Simon toutes les autres grandeurs et quand il évoque Voltaire, exilé à Tulle pour des vers licencieux, c’est pour noter que le père de celui-ci était le notaire de son père. 

Saint-Simon, c’est presque un écrivain naïf : il ne sait pas que la littérature existe. Il a écrit l’un des plus gros livres de la langue française presque par accident. Il a les goût de son siècle, de sa classe, il est presque transparent, ce n’est pas un écrivain, mais un courtisan absolu — le courtisan de son époque. 

La cour défile comme le flux d’actualité de Facebook et Saint-Simon, qui la stalke, qui fait des captures d’écran dans ses appartements le soir, en devient presque un personnage de Molière : un gentilhomme dont la partie la moins publique, la plus bourgeoise de la vie aurait seule survécu, un duc devenu sans le savoir un maître de la prose — ces griffonnages devaient pourtant valoir, pour lui, à peine plus que le dessin de ses armes sur les portes de sa voiture. La science héraldique est devenue une science à peu près morte et c’est pourtant comme écrivain que Saint-Simon a survécu, par flashs. 

Il y a ce militaire qui porte un bonnet car la tête d’un officier, arrachée par un boulet de canon, l’a assommé devant Besançon.

Il y a ce moment où le roi fait venir le maréchal de Choiseul dans son cabinet pour lui faire longuement décrire les objets qu’il voit de ses fenêtres, afin de tester sa vue avant de lui confier le commandement de son armée.

Il y a cette fille d’ambassadeur tombant amoureuse de celui qui la ramène de Constantinople devant les ruines de Troie.

Il y a le prince de Conti qui, parti pour devenir roi de Pologne, répand tout son trésor de guerre entre Paris et Dunkerque à cause d’un bagage mal fermé.

Il y a ce faux siège de Compiègnes, cette cinéscénie hallucinante, qui voit le roi, se mettre presque à genou pour expliquer le spectacle de la guerre à Madame de Maintenon, cachée dans une chaise à porteur. 

Il y a ce chevalier qui fait démonter et reconstruire à quelques mètres la chaumière qui lui gâchait la vue de son château — son propriétaire croira à un mauvais coup du diable. 

Il y a aussi de fabuleux passages scatologiques : des vases funéraires plein d’entrailles qui explosent, des lettres cachées dans des pots de chambre, des indigestions princières et grandioses. Ou ces deux frères en voyage, l’un très mondain et l’autre plus misanthrope. Le premier se vante de l’impression excellente qu’il a laissé à une bourgeoise chez qui ils ont passé la nuit, son frère lui répond : “cela m’étonnerait, j’ai laissé avant de partir de partir un étron sur le plancher de votre chambre.”

Le génie de Saint-Simon, c’est d’avoir fait que cette merde imprévue a conservé, trois siècle après, toute son insolente mollesse. 

Saint-Simon c’est rien et c’est tout. C’est souvent anodin, ou aussi désuet qu’un conflit de préséance, qu’une bataille pour un tabouret. Mais ce tabouret, c’est presque tout ce que son siècle a bien voulu nous laisser.  

Et il y a soudain quelque chose de cosmologique à cette oeuvre maniaque. Le Versailles de Saint-Simon n’est pas quelque chose de ridicule ou de conventionnel ; c’est l’envers duveteux de la nuit étoilée. Un moment, très bref, mais complet, de la vie du cosmos. Et on sent, à parcourir du doigt le corset de ces 7 tomes creusés de lignes serrées, quelque chose d’aussi grand que la mécanique des siècles, d’aussi impalpable que la courbure du temps.

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