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Saint Thomas D'Aquin en prière par Sassetta (1392-1450)

Redécouvrir Saint Thomas D'Aquin par Chesterton

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J’ai lu le livre de Chesterton sur Saint Thomas d’Aquin

Saint Thomas D'Aquin en prière par Sassetta (1392-1450)
Saint Thomas D'Aquin en prière par Sassetta (1392-1450) Crédits : Heritage Images - Getty

J’ai lu le livre de Chesterton sur Saint Thomas d’Aquin. Au dos de celui-ci il est rapporté une phrase d’Etienne Gilson expliquant qu’on tient là le meilleur livre qu’on écrira jamais sur Saint Thomas d’Aquin. Qu’Étienne Gilson, historien de la philosophie médiévale et immense thomiste déclare cela, ce serait comme de lire au dos d’un livre sur le temps une phrase de Proust qui dirait que c’est le meilleur livre sur le sujet : c’était assez engageant. 

De fait, c’est un livre fascinant et bizarrement facile à lire. La philosophie de Saint Thomas n’est pas éludée mais résumée à sa pointe la plus limpide — ramassée en une seule phrase à peine. Les choses sont biens ce qu’elles paraissent être. C’est en cela un livre thomiste : le thomisme étant cette philosophie qui, fait à peu près unique, remarque le cruel Chesterton, croit à la réalité du monde. 

Si je vois un chien ce n’est pas que mes sens me trompent, comme le dirait Descartes, ou que la chose-chien demeure avec Kant inconnaissable, ou que son être non-chien ne va pas tarder, avec Hegel, à se manifester, ni même, avec les naturalistes contemporains, que ce que je vois ce ne sont que des tubes de kératine plantés sur de petits sacs d’eau maintenus dans un agréable état d’homéostasie canine ou, avec les psychologues évolutionnistes, que c’est un loup domestiqué, un simple intermédiaire avant l’arrivée inéluctable du robot de compagnie. Non, ce que je vois, pour Saint Thomas, c’est strictement, exclusivement, éternellement un chien. Au mieux cela pourrait être plus qu’un chien, dans une histoire providentielle du chien, une histoire à Lassie ou à la Beethoven, mais moins qu’un chien, ou autre chose qu’un chien : jamais. 

Et Chesterton a bien une image thomiste de Saint Thomas : il n’essaie pas de le réduire, ni à sa naissance noble, ni à son siècle obscurantiste, il le prend tel qu’il est. Et tel qu’il est, pour le catholique qu’est Chesterton, cela veut dire : pour le philosophe officiel de l’église, pour son démonstrateur en chef. Si les chiens sont des chiens saint Thomas est le docteur angélique. 

D’ailleurs, tout emporté par son adoration, Chesterton aurait foncé, de mémoire, dictant presque d’une traite le livre à sa secrétaire et réalisant, à plus de la moitié, qu’il avait oublié sa documentation : c’est le privilège sans doute de l'apologiste sur l’historien, du chrétien enthousiaste sur le rationaliste moribond — le grand, l’éternel argument de Chesterton contre les naturalistes, contre les lecteurs stressés de Darwin, c’est que si leur théorie est exclusive et vraie, alors ils ne peuvent rien en dire, ils sont coincés à l’intérieur sans porte de sortie intellectuelle : libre de rien, pas même de s’en rendre compte.  

Le Saint Thomas de Chesterton n’a pas ces délicatesses : on a coupé une demi lune dans la table du réfectoire pour y faire passer sa trop grosse silhouette. 

Une autre anecdote de table que Chesterton raconte est plus édifiante. 

Le philosophe est invité à la table de Saint Louis, et semble rêvasser, quand soudain il frappe du poing sur la table : «  avec cet argument les manichéens ne se relèveront jamais. » 

On aurait aimé voir l’un des 65 intellectuels du grand débat élyséen témoigner d’un tel degré de conviction. 

L’assistance était terrifiée. 

Le roi, lui, a gardé des réflexes identiques : il a envoyé son secrétaire prendre l’argument en note 

Sans doute faut-il déplorer, avec Chesterton, que celui-ci n’y a pas réussi : les manichéens ont en effet subsisté. 

Ils ont même pris le contrôle des sociétés à la renaissance, en habillant de néo-platonisme leur haine tenace des apparences. 

Le monde était désormais coupé en deux, non plus entre le bien et le mal, mais entre la science et l’église. Les chiens avaient durablement cessés d’être des chiens. 

Chesterton sentait pourtant poindre, il y a un siècle, un renouveau thomiste. 

Il a sans doute un peu tardé mais il faut saluer la parution, aux éditions Vrin, du classique provocateur de Thomas Nagel : L'esprit et le cosmos : pourquoi la conception matérialiste néodarwinienne de la nature est très probablement fausse. 

Thomas Nagel, c’est ce philosophe américain de l’esprit auteur d’un des articles cultes de la philosophie analytique : What is like to be a bat ? La réponse est qu’on en sait rien, la conscience de soi de la chauve-souris étant un fait brut et intraduisible. 

Je serais tenté cependant de dire, avec Chesterton : pas tout à fait. Nous savons ce que c’est qu’être chauve-souris et d’errer à l’aveugle à travers les longues grottes des évidences déconstruites : cela s’appelle être moderne. 

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