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 L'auteur belge Tome est mort samedi à 62 ans. Il avait renouvelé durablement la série «Spirou et Fantasio» et marqué toute une génération avec son comparse Janry.

Spirou & Fantasio

3 min
À retrouver dans l'émission

À la recherche du chef-d'œuvre oublié du scénariste Tome.

 L'auteur belge Tome est mort samedi à 62 ans. Il avait renouvelé durablement la série «Spirou et Fantasio» et marqué toute une génération avec son comparse Janry.
L'auteur belge Tome est mort samedi à 62 ans. Il avait renouvelé durablement la série «Spirou et Fantasio» et marqué toute une génération avec son comparse Janry. Crédits : Edition Dupuis

On a appris hier la mort du scénariste de BD Philippe Tome. Avec son comparse Janry, il avait renouvelé dans les années 80-90, la série Spirou et Fantasio et marqué toute une génération de fans de BD.

Les vrais Spirou, pour moi, ceux dont j’étais contemporain, ceux qui sortaient dans mon hypermarché Carrefour, et qu’on achetait à leur parution en même temps que mes boites de céréales préférées, les Smacks de Kellogg's et les Kix de Nestlé, c’était ceux-là, encore plus que ceux de Franquin.

Je dois d’ailleurs avouer que je préférais Spirou & Fantasio aux aventures de Tintin — et j’en avais légèrement honte, comme d’habiter en banlieue, plutôt qu’à Paris : j’avais conscience de préférer un produit légèrement inférieur, mais probablement mieux adapté à un éthos esthétique propre à la classe moyenne, et à l’intériorisation fanatique de son infériorité. 

Tome & Janry jouaient, comme le Laval d’alors, ma ville de naissance, en deuxième division. C’était par ailleurs le duo responsable de l’horrible série du Petit Spirou, qu’un étrange puritanisme me faisait détester — il y était essentiellement question des émois sexuels d’un enfant troublé par les seins énormes de sa maîtresse, et cela me mettait mal à l’aise, à moins que cela me ramenât, expérience humiliante, à ce cours d’éducation musicale, en CE1, où j’avais été le seul garçon de ma classe à ne pas remarquer que l’intervenante n’avait pas de soutien-gorge : je n’avais pas vu ses seins et ne me rappelle encore que de l’aspect étincelant des triangles qu’elle avait apportés. 

Les Spirou de Franquin, de fascinantes relectures des Tintin

Un ami a récemment sauvé cette part d’enfance, en me démontrant, je n’y avais bizarrement jamais pensé, que les Spirou de Franquin étaient de fascinantes relectures des Tintin : tout y était ou presque, en plus fantasque, en moins hiératique, Champignac c’était Moulinsart, l’inventeur qui vivait là c’était Tournesol, et Spirou, c’était Tintin remis en vie par une étincelle pop. 

Mais c’est en lisant les réactions à la mort de Tome que tout est définitivement revenu dans l’ordre : je ne m’étais pas trompé alors, ces 14 albums vaguement maudits des années 80-90, d’autres que moi les considéraient eux aussi comme des classiques.

Tout ce que je sais du futur, c’est dans Virus et dans Qui arrêtera Cyanure que je l’ai appris — album qui m’avait fait entrer dans l'énorme usine IBM qui longeait mon village, de l’autre côté de l’autoroute A6.

Le seul New-York que je connaisse, c’est encore aujourd’hui celui de Spirou à New-York, marquée par la rivalité fantasmatique entre mafias italiennes et chinoises.

La chute du Mur de Berlin ne m’a plus marqué que la parution, l’année suivante, de cette aventure folle qui jetait Spirou et Fantasio dans les souterrains du Kremlin, à la recherche de la momie disparue de Lénine.

Et au gag du sparadrap de L’affaire Tournesol j’ai toujours secrètement préféré le gag de l’écrou, dans La frousse aux trousses, écrou d’un camion militaire qui menaçait à tout moment de céder, et de faire périr nos héros en mission. 

Il allait en réalité leur arriver une mésaventure encore pire : ils allaient finir au fond du gouffre sans issue de l’album suivant, La vallée des bannis. 

Fantasio, frappé de folie meurtrière pour obtenir son propre magazine

J’avais 11 ans quand j’ai lu cet album, je n’étais donc plus tout à fait un enfant, mais je n’ai pas souvenir d’avoir jamais eu autant peur en lisant une BD : c’était le récit d’horreur parfait, la vallée serait le tombeau de mes héros d’enfance, l’album définitif, la case de fin aux parois escarpées, et aux fantômes omniprésents. À commencer par le plus terrifiant et inattendu de tous, Fantasio lui-même, le personnage que je préférais secrètement, malgré son inlassable orgueil de second, et qui se retrouvait soudain, frappé de folie meurtrière, à pourchasser son meilleur ami, en en appelant à la création d’un magazine qui porterait enfin son nom : “Fantasio magazine !”

Ce Fantasio méchant était encore plus réussi que le Zantafio de Franquin.

Tout a été dit sur les années 80, sur la postmodernité et sur le maniérisme de la BD d’alors. Mais Tome est celui qui réussit, dans ce chef d’oeuvre inattendu et au cœur d’une époque qui n’en attendait pas tant, à dépasser l’injonction contradictoire qui lui enjoignait de maintenir une distance ironique vis-à-vis son récit,  tout en lui conservant l'efficacité narrative attendue d’une série mainstream : ma peur était vraie, comme était réelle, soudain, la colère illégitime d’un héros de papier, méchant à très mauvais escient, mais à juste titre : car j’avais toujours été de son côté, et j’aurais été incontestablement été l’un des premiers lecteurs de Fantasio magazine — à moins que celui-ci ait existé, et que le grand Franquin, son fondateur, l’ai fait passer pour les anodines aventures de Gaston.

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