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Oakland Colisée, USA

Les stades et les aéroports sont des gestes architecturaux toujours un peu ratés

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J’avais reconnu dans le Massif Central quelque chose de Bercy.

Oakland Colisée, USA
Oakland Colisée, USA Crédits : jjwithers - Getty

La réalité imite l’art et je m’en suis souvenu en plein milieu du Massif Central, devant les grosse collines herbues du Cézalier : j’avais soudain reconnu les pentes herbeuses à 45 degrés de l’Accor Hotel Arena, l’ancien POPB, le palais omnisports de Paris Bercy. 

J’avais reconnu aussi, et plus généralement, dans ce Massif Central presque arraché au sol par les surrections combinées des Pyrénées et des Alpes voisines, quelque chose de Bercy, accroché, au-dessus de ces pelouses vertigineuse, à de longues poutres bleues posées, à leurs extrémités, sur les massifs cristallins de grands pylônes en bétons. 

En réalité je préfère Bercy au Massif Central : je ne vois aucun équivalent naturel de la patinoire souterraine que le complexe dissimule, les files de fans, tout autour, m'émeuvent un peu plus que les randonneurs et je suis plus impressionné par les camions qui rentrent là, pleins d’amplis et de matériel de scène, que par ceux qui transitent, sans avoir à s’inquiéter jamais de leur rayon de braquage, à travers la Limagne monotone ou le long du viaduc de Millau : Bercy, à sa façon, comme un chapeau de magicien, est plus grand que tout ce qui peut y entrer, c’est un paysage infini, renouvelable et aux pentes toujours rattrapées par l’ingéniosité technique — le monument rêvé, compact et modulable,  entre l’immeuble machine et la rocaille artificielle. 

Bercy, c’est le pavillon qu’aurait pu laisser Lenôtre au bout d’une allée de Versailles, une treille sophistiquée et baroque qui aurait dissimulé l’entrée d’une glacière.

C'est l’inverse de ce que j’aime d’habitude en architecture — une mélange de robustesse et de naturel qui me fera toujours préférer le béton brut aux murs végétaux et à leurs systèmes d’arrosage sophistiqués, qui me conduira à m’émerveiller devant la plus modeste voûte en plein cintre plutôt que devant le plus grand et le spectaculaire des porte-à-faux.

S’il y a un cirque romain dans la ville où je suis de passage, je suis comme un enfant, il faut absolument que j’aille voir la grande ménagerie géométrique des formes élémentaires, les lions assis des gradins, les yeux noirs des puits scellés, les couloirs serpentins. J’ai couru à l’aube dans les gradins du théâtre d’Autun, j’ai pleuré en haut des gradins de Fourvière quand j’ai vu le Mont Blanc, j’ai déjeuné, pendant un an, d’un sandwich aux arènes de Lutèce.

J’aime tellement ce genre de paysages hésitant entre site naturel et construction humaine que j’ai appris à aimer les grands stades tristes, les grands stades comme ce qu’il y a, près de nous, de plus approchant de la ruine.

Un stade, les neuf dixième de son temps, c’est un bâtiment vide, vide et abandonné aux intempéries. C’est un lieu sans intériorité, une construction de plein-air aux vestiaires à peine habités pendant une quinzaines de minutes à la mi-temps.

Même la tendance actuelle à les couvrir n’a pas réussi à modifier leur nature mélancolique. Il leur manquera toujours ce qui fait le charme d’une maison.

Un stade, c’est un geste architectural toujours un peu raté : il faut une grande catastrophe, comme à  la Nouvelle-Orléans, pour qu’on y dorme enfin. 

Bercy est une exception, mais c’est parce que sa modularité l’a rendu presque vivant.

Il a existé, aussi, à Osaka, un village-témoin construit au fond d’un stade de baseball — l’image, fascinante, donne l’impression que la vie de quelques familles mériterait d’avoir des dizaines de milliers de spectateurs — les Kardashians sauront s’en souvenir. 

Pire que le stade, évidemment, il y a l’aéroport, traversé par des fugitifs et seulement habité par des résidents en situation irrégulière : un stade avec un toit et des gradins volants. 

Je ne connais pas un seul architecte qui saurait réussir un aéroport : il existe, plus encore qu’avec les stades, une antinomie trop profonde entre l’art de bâtir et le refus de rendre ces objets habitables. 

Mais l’antinomie a été résolue, une fois, par Paul Andreu, qui vient de mourir, dans le terminal 1 de Roissy, une sorte de donjon génial traversé d’oubliettes, quelques choses de si  complètement tourné vers l’intérieur qu’il fallait emprunter des tunnels pour rejoindre sa porte d’embarquement, et que ses fenêtres panoramiques donnaient non pas sur l’extérieur mais sur un atrium transpercé d’escalotors plus nombreux que des épingles dans un coussinet de couture. 

Le terminal, bourdonnant et plus dense que n’importe quel autre aéroport du monde, avait quelque chose d’un poing serré, le poing d’un dieu bienveillant prêt à nous déposer à n’importe quel endroit du globe : c’était la Terre entière qu’il rendait habitable. 

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