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Soldats soviétiques lors de la bataille de Stalingrad

Stalingrad

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Ce n’est pas l’hiver russe qui a vaincu l’Allemagne nazie c’est le froid inhumain du cerveau de Staline.

Soldats soviétiques lors de la bataille de Stalingrad
Soldats soviétiques lors de la bataille de Stalingrad Crédits : Laski Diffusion / Contributeur - Getty

Je pense pas que personne ait jamais cru que les nazis allaient gagner la guerre — sinon au printemps 1940, pendant l’incroyable bataille de France. C’est pourtant alors que se produisit l’événement qui démontrait le plus clairement que les nazis ne pouvaient pas gagner la guerre : le massacre de Katyn, soit l’extermination délirante et rationnelle de presque toutes les élites militaires polonaises par l’Armée Rouge.

Il y avait là un niveau de rationalité dans l'horreur que les nazis, contrairement à leur réputation détestable, n’arriveront jamais à atteindre. 

Car la Shoah elle-même est moins un crime de guerre qu’un crime contre la guerre.

Et je crois que la preuve la plus décisive de cela, c’est la figure d’Einstein. 

Jusqu’à Bismarck, l’Allemagne n’est pas un pays, puis jusqu’au coup d’Agadir, ce n’est pas un Empire ; l’Allemagne aurait raté son XIXe siècle — s’il n’y avait eu ses universités. 

Car la science allemande de 1880 à 1930, est de loin la meilleure du monde. Il suffit, pour s’en convaincre, de relire Jules Verne ou de se souvenir de l’aplomb avec lequel cet Etat profondément enclavé put croire qu’il pourrait gagner une guerre mondiale par l’invention d’Ersatz : soit un Moyen-Orient ou un Texas de synthèse fabriqué dans les universités allemandes. 

Or comme un joueur qui décide de reprendre la partie en mode insane, l’antisémitisme pathologique des nazis les conduisit à aborder la seconde guerre mondiale en mode difficile : le plus grand physicien de tous les temps est allemand, mais il est juif, et c’est Roosevelt, et non le chancelier allemand, qui reçut par courrier la recette de la bombe atomique. 

Staline a peut-être commis une faute de cette ampleur avec les grandes purges ; Toukhatchevski, le héros de la guerre civile, est ainsi exécuté en 1937 — l’armée rouge est décapitée.

Mais c’est là que le rationalisme de Staline doit nous effrayer : s’il n’a plus d’état-major alors l’armée polonaise devra elle aussi s’en passer. 

Hitler fera logiquement exhumer les suppliciés de Katyn pour les exhiber comme des trophées de propagande.

La guerre, on le sait maintenant, on ne le savait sans doute pas encore, allait être terrible. 

Hitler, à ce stade, est encore un soldat romantique. Faire la guerre consiste pour lui à venir se faire photographier devant le tombeau de Napoléon, quand cela fait des années que cela se résume pour Staline à signer des ordres d'exécution.

Malgré tous leurs monstrueux efforts pour se montrer arithmétiquement à la hauteur, les nazis auront toujours un coup de retard sur Staline — ou plutôt celui-ci aura toujours sur eux un coup arithmétique d’avance.  

Et comme si Hitler le sentait, il va aller jusqu’à modifier les lois de l’algèbre militaire et, solution plus désespérée que l’usage d’un nombre imaginaire pour équilibrer une équation insoluble, il va entrer en guerre contre un pays qui n’existe pas, ouvrir un front intérieur contre ce Yiddishland qui ne le menace pas directement. 

Des 30 000 morts du ravin de Babi Yar à Kiev aux assassinats par millions décrétés à Wannsee, on a dit et redit la folie de la chose — ne serait qu’en s’en tenant à des considérations militaires. Qu’Hitler ait donné la priorité aux convois de déportés sur les convois de munitions continuera sans doute longtemps à déranger les historiens de la guerre dans leur sommeil.

En face Staline fait des mathématiques beaucoup simples : s’il faut sacrifier 1000 homme pour reconquérir un mètre carré dans les faubourgs de Stalingrad, c’est encore que le coup est jouable —  tout pendant qu’il reste des soldats.

Ce n’est pas l’hiver russe qui a vaincu l’Allemagne nazie c’est le froid inhumain du cerveau de Staline. 

A moins que cela soit une donnée plus dérisoire, mais qui nous ramènerait presque, dans sa matérialité même, aux grandes scènes de bataille de la bible, voire au mythe de Babel. Car n’est pas le lyrisme noir de la guerre des rats, des combats dans les égouts, des luttes entre sniper et du sacrifice mystique pour la mère-patrie qui a vaincu l’Allemagne nazie, c’est une donnée balistique beaucoup plus fondamentale : chacune des briques dont était faite Stalingrad avait la faculté presque magique d’arrêter à elle plusieurs dizaines de balles.

L’industrie allemande, incapable de fournir les munitions requises en nombre suffisant, s’est retrouvée piégée dans ce labyrinthe en argile qui servit de théâtre à la plus grande bataille urbaine de l'histoire.

Stalingrad, aussi désagréablement vertigineux que cela soit, c’est une victoire de la civilisation sur la barbarie, de la poterie sur le métal, du génie des villes sur les cavaliers motorisés de la steppe.

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