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Star Wars - Les Derniers Jedi, avec l'actrice Daisy Ridley

Star Wars

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Devant le spectacle d’une civilisation galactique, nous arrivons presque à croire à l’existence d’une civilisation planétaire.

Star Wars - Les Derniers Jedi, avec l'actrice Daisy Ridley
Star Wars - Les Derniers Jedi, avec l'actrice Daisy Ridley Crédits : Copyright 2017 Lucasfilm Ltd / Allocine

Je suis allé voir le dernier Star Wars au Bretagne, à Montparnasse. Un cinéma dont la décoration n’a judicieusement pas bougé depuis L’empire contre attaque — le meilleur titre de tous les temps pour une œuvre de fiction, avec 20 ans après. Je suis arrivé en avance, c’était encore le générique de fin de la séance précédente : des milliers de noms alignés comme des Stormtroopers sur le pont du croiseur impérial. Ça valait largement le texte incliné du début : là-bas, il y a très longtemps, dans une ville californienne, des hommes et des femmes s’étaient retrouvés pour fabriquer une mythologie nouvelle. 

C’est un peu cela que j’étais venu vérifier : j’étais venu voir ce qu’il était advenu de ce pari industriel et anthropologique audacieux, je voulais voir flotter, comme celle de Snoke dans l’épisode 7, l’énorme tête hologrammée de Mickey au centre de la galaxie — je voulais voir l’empire du divertissement grignoter lentement l’univers étendu.  L’univers étendu : de toutes les productions de Lucas Film, mes préférées sont des albums, publiés en France par Nathan au début des années 2000 et intitulés : Star Wars, les lieux de l’action. C’était une encyclopédie illustrée de la galaxie pleine de ville en vue cavalière aux bâtiments écorchés, c’était sublime. 

L’univers étendu jusqu’au Pays de Caux : un peu avant Noël 2016, j’ai appris la mort de Carrie Fisher en arrivant au McDonalds d’Yvetot. L’univers étendu : un cube de plastique jaune transpercé par les hyperspace des toboggans et aux vides tendus de filets d’espace-temps déformés par le poids des enfants. Carrie Fisher était moins morte, en réalité, que Kevin Spacey. Elle avait rejoint le monde des hologrammes. Les fantômes ont la faculté de traverser les choses, les hologrammes celle de passer à travers les films étanches et nos cerveaux indemnes — la princesse Leïla dort sur un filet de l’aire de jeu du McDonalds d’Yvetot en attendant de ressusciter comme cadeau dans un Happy Meal. Petite maniérisme à l’âge des artefacts, je me suis demandé, devant les cernes rouges de l’Amiral Tarkin, ressuscité dans Rogue One, si on n’avait pas exagéré le poids de ses globes oculaires — les trucs de l’actor studio ont dorénavant leur contrepartie logicielle. Ou bien c’est une métaphore de nos yeux empreints d’une langoureuse lassitude. 

Il n’y a plus vraiment de raisons d’aller voir le dernier Star Wars, sinon un reste de respect pour l’argent dépensé afin de nous en convaincre.  C’était d’ailleurs le sens de ces plans d’une ironie malséante : filmer un fer à repasser comme un vaisseau spatial, c’était un peu pénible, se moquer du passage de relais de l’épisode VII à l’épisode VIII en ouvrant le film sur Luke jetant par-dessus son épaule le sabre laser que lui avait rapporté Rey, c’était un peu limite. 

À moins, précisément, que notre fétichisme ait évolué, et qu’il soit désormais extérieur à l’histoire.  Nous allons voir Star Wars pour célébrer l’existence, fragile, d’une culture planétaire. Devant le spectacle d’une civilisation galactique, nous arrivons presque à croire à l’existence d’une civilisation planétaire. Celle-ci aura même, Disney nous l’a promis, sa fête annuelle, un peu avant Noël. Disney n’a pas racheté Lucas Film, il a posé la première pierre du futur sénat galactique. 

 Nous sommes des primitifs, nous sommes des enfants à l’aurore du monde — quelques pas hésitants sur la Lune, les moustaches de chat de quelques sondes, une plaque dorée flottant entre Pluton et Jupiter. J’ai longtemps été fasciné par celle-ci : que pourraient en comprendre les intelligences extra-terrestres qui finiraient par la découvrir ?  

Je m’étais posé la question en observant un jour ma fille sur un affreux tapis d’activité, pleins d’objets à toucher et de représentations naïves des objets terrestres : que pouvait-on inférer de notre civilisation à partir de ce seul objet ? Les figures humaines, très stylisées, était d’un faible secours pour celui qui ne nous aurait jamais vu. Il pouvait s’agir d’une carte, mais on était loin des vues détaillées des cités de l’univers étendu. Cela pouvait-être, sinon, l’empreinte d’un être humain, ou son habitat primitif. 

Les affordances basiques de l’objet — ce renflement qui produisait un son, cette sorte de soleil qu’on pouvait manger, ce morceau de miroir — pouvaient nous renseigner sur structure biologique. La chose qui vivait là possédait une bouche et des yeux, mais elle devait ramper. C’est à peu près l’état où nous en sommes, politiquement — au degré d’intégration planétaire le plus faible, aux modestes balbutiements de la civilisation globale. Ma fille marche, désormais, mais elle se tient debout, hésitante, petit objet gravitationnel instable, devant le multivers du McDonalds d’Yvetot.

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