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Le Steve Jobs des années 1980, un des acteurs de l’imaginaire d'Aurélien Bellanger

Steve Jobs, le dernier humaniste

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S’il y a bien quelqu’un que j’ai passionnément cru, c’est Steve Jobs. Le Steve Jobs de la pomme arc-en-ciel des années 1980, des publicités avec Gandhi, Lennon et Picasso, qui voulait qu’on soit tous des artistes et qui forgea l'idée marketing selon laquelle le Mac serait "comme un vélo pour l'âme."

Le Steve Jobs des années 1980, un des acteurs de l’imaginaire d'Aurélien Bellanger
Le Steve Jobs des années 1980, un des acteurs de l’imaginaire d'Aurélien Bellanger Crédits : Ted Thai - Getty

Quelle plus grande invention marketing que l’idée que le Mac était comme un vélo pour l’âme ? Nous ressortirions améliorés, amplifiés de l’expérience. Ce qu’avait fait Newton à la lumière, ce qu’avaient fait les Pink Floyd à la musique, c’est à nos esprits que Steve Jobs allait enfin l’appliquer. 

Nous allions devenir multitâches au sens noble du terme. Être capables de tout, devenir tous les hommes, exercer toutes les activités de l’esprit. Nul ne serait écrivain qui ne serait aussi typographe, nul ne serait savant qui ne serait aussi graphiste.

On savait confusément le mal que la division du travail avait infligé aux sociétés humaines, que la spécialisation du savoir avait fait à nos âmes — mais tout cela était enfin réparé. 

Ce n’était pas des ordinateurs qu’Apple commercialisait, c’était des établis. De gros établis immémoriaux d’orfèvre. 

La première machine dont j’ai distinctement perçu l’existence, en la reconnaissant comme machine, c’était le banc de finissage d’un cordonnier. Ça sentait le cuir, l’huile et la colle, c’était d’une saleté animale, il avait un rouleau rouge de papier de verre, des brosses cylindriques, des grands boutons poussoirs, des courroies qui entraînaient le tout. 

Cela m’avait donné la première idée que je me ferais d’une machine universelle — l’Apple 1 des origines. Je donnais rituellement à casser le talon de mes douloureuses Start Rite à trous, et le cordonnier, avec l’aide de sa machine, parvenait à ce miracle de les user tout en leur conservant leur aspect neuf — me livrant au passage, dans cette alliance paradoxale du passé et du futur, le secret de tout artisanat véritable. Et cette machine, d’âge indéfini, sinon immémoriale, en était la condition de possibilité — l’outil universel, la démultiplication des mains agiles du cordonnier dans les infinis étoilés de mes chaussures noires, dont j’ai longtemps confondu le nom, sinon la forme biscornue, avec le vaisseau de Star Trek.

Le prodigieux iPhone n’était pas plus insolent, avec sa technologie engloutie sous le masque nacré de son écran tactile, que cette machine destinée à faire étinceler le bout de mes premières chaussures. 

On a ressuscité à sa sortie pour le décrire tout l’attirail borgésien de la métaphysique en en faisant un livre universel, un Aleph ubiquiste absolu, une carte à l’échelle un, la résolution définitive des paradoxes platoniciens d’ Uqbar.

On a vu dans l’objet la clé en or et le vieux portail des légendes romantiques, paresseusement repeintes aux couleurs du transhumanisme. 

On a cherché un peu partout les sources d’une aussi conséquente utopie technologique : dans l’héritage de la contre-culture californienne, dans l’idée que tous les hommes étaient dorénavant artistes, dans le goût des hippies pour le travail manuel et pour l’acide.

Il y a quelque chose de vrai à tout cela. Apple naît sans doute de la décision de Steve Jobs d’aller suivre un jour un cours d’art appliqué et d’être initié, presque au sens maçonnique, aux arts anciens de la main, de la calligraphie au design. Il reconnaissait aussi le rôle absolument central de la révolution psychédélique.

Laquelle possède d’évidentes racines kantiennes— qu’est-ce que le LSD, sinon l’approximation chimique des enseignements de la troisième critique, celle de la faculté de juger et de l’esthétique entendue comme libre jeu des facultés entre elles ?

Le pâle et prudent citoyen de la paix universelle et de la fin de la métaphysique accédait là bas, in extremis, à la liberté plus ample de l’artiste. Elle est là, la promesse essentielle de la marque à la pomme. C’est Goethe, la grande figure manquante des publicités d’Apple sur le génie universel. Goethe qui voyagea toute sa vie entre les abstractions de la science et les prodigieuses ivresses du sensible — Goethe, moins comme contemporain de Kant que comme héros caché de ses critiques, qui en seraient une sorte de biographie intellectuelle occulte.

Steve Jobs, artisan génial et défenseur d’une conception réconciliée de l’homme, est incontestablement l’héritier direct de cette longue tradition humaniste. Sur l’une des plus anciennes photos jamais prises, celle du Boulevard du Temple, on distingue une figure humaine, la première ainsi immortalisée : celle d’un homme qui, parce  qu’il se fait cirer ses bottes, n’a pas été transformé en fantôme par le long temps de pose exigé par le daguerréotype. C’est moi, enfant, devant la machine de mon cordonnier ; c’est moi adulte devant mon iPhone.

par Aurélien Bellanger

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