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Télérama

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"Télérama", c’était la culture, "Nulle part ailleurs" c’était la contre-Culture et les années 90 auraient pu durer toujours.

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Tas de magazines Crédits : Christian Zachariasen - Getty

Quand mes parents ont abandonné leur abonnement à Télérama cela nous avait tellement désespérés, avec mes sœurs, que nous leur avions offert un nouvel abonnement — ce renoncement soudain à la culture, c’était comme s’ils nous avaient annoncé qu’ils vendaient la maison, qu’ils se débarrassaient de leurs  livres et qu’ils voteraient désormais pour le Front National.

Je savais qu’ils avaient eu des désaccords, qu’ils avaient parfois trouvé les critiques un peu sévères, qu’ils considéraient que Le Bonheur est dans le pré valait largement La Vie est un long fleuve tranquille, le premier chef-d’oeuvre de Chatiliez, mais je ne pensais pas qu’ils en étaient à ce point.

Avoir des désaccords avec Télérama, c’était quelque chose de normal et de sain : Télérama, c’était la culture, Nulle part ailleurs c’était la contre-culture et les années 90 auraient pu durer toujours.

J’étais moi-même plutôt critique : un T seulement à La Cité de la peur, c’était un peu mesquin, les trois T de chef-d’œuvre à L’Impossible monsieur bébé d’Howards Hawks, qui m’avait fait beaucoup moins rire, c’était exagéré. 

Le système des T était de toute façon anxiogène : je me souviens d’un jour où les trois films de la première partie de soirée — il y avait notamment Dersou Ouzala — cumulaient 9 T, c’était vertigineux.

Les magnétoscopes avaient dû sévèrement chauffer ce soir-là. 

Mais Télérama avait pourvu à tout : il y avait alors des codes-barres sous les critiques des films et des télécommandes lasers qui programmaient les magnétoscopes à distance : c’est cela, plus encore que l’arrivée d’internet, qui avait marqué notre entrée dans l’âge de l’information. 

J’ai dû lire la totalité des notices critiques de Télérama : une cinéphilie de papier à peu près exhaustive.  

Je me souviens aussi de toutes les couvertures : celle qui criait au chef-d’oeuvre devant le Van Gogh de Pialat, celle avec Guy Bedos en Arturo Ui de Brecht, celles du premier numéro de l’année, qui mettait à l’honneur des peintres — des peintres, aussi bizarre que cela paraisse, qui étaient restés figuratifs et qui peignaient des arbres — goût de l’incarnation hérité sans doute de l’époque où l'hebdomadaire était encore étroitement catholique et disait, en dessous des films, si des chrétiens pouvaient les voir.

Étonnamment je lisais tout, dans Télérama, du courrier des lecteurs à la chronique d’Alain Rémond, tout, sauf les pages consacrées aux livres, qui me paraissaient d’un ennui confondant : la littérature y apparaissait hors du monde, vieillotte et empruntée. C’était l’époque où les couvertures pastels des éditions Actes Sud apparaissaient comme une petite révolution du goût, après les excès constructivistes de la Blanche et des éditions de Minuit — quelque chose comme une victoire du tilleul sur le café et l’alcool.

Repenser à Télérama me ramène aussi à un vieux téléviseur Brandt qui diffusait parfois, éteint, d’étranges sinusoïdales arc-en-ciel — je me souviens justement d’un article de Télérama sur le travail d’une artiste qui photographiait ces aurores boréales.

Repenser à Télérama me renvoie plus singulièrement dans le garage d’un pavillon de l’Essonne où mes parents stockaient les vieux Télérama — c’était comme si on ne pouvait pas directement les jeter et qu’il fallait établir un sas, une zone neutre, attendre quelques mois.

Le Libération du jour de ma naissance, avec la mort de Sartre, celui de la mort de Gainsbourg ou de Mitterrand étaient conservés dans le grand tiroir de l’armoire, à côté du service en porcelaine — mais pas les Télérama.

C’est peut-être ce qui sépare l’art de la culture : on n’aurait pas jeté Beaux-Arts et je savais qu’il y avait, c’était un signe aussi distinctif de la petite bourgeoisie culturelle, que l’habilité au Scrabble et la présence de double-CD de musique brésilienne en bas des colonnes à CD, des collections reliées du magazine Géo chez des amis de mes parents.

J’aurais aimé qu’on les garde tous. Des piles de 52 numéros dans le garage, les vieux Télérama comme un paysage romantique — les hypocaustes de mes années d’enfance.

Il n’y a pas d’exercice plus romanesque que de lire la presse à 20 ans de distance. 

Mon premier roman repose presque entièrement sur ma lecture exhaustive des magazines de télématique de la BNF et je prends bien soin, en vue d’un futur roman sur la blockchain ou l’industrie automobile, de ma collection de L’Usine nouvelle.

Ces vieux Télérama de mon garage, qui sentaient l’essence de tondeuse, doivent encore définir mon inconscient culturel. 

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